1er prix Adultes: François LEGAY "Presque comme John Wayne"

Publié le par bourgeonsdeplumes


PRESQUE COMME JOHN WAYNE

 

 

 

 

 

  J’ai revu la scène au moins vingt fois. En vitesse normale, en accéléré, au ralenti et même une fois à l’envers en appuyant sur un bouton de la télécommande que je ne connaissais pas !

Je suis paré. De sa façon de descendre de cheval jusqu’à la manière dont il redresse la paysanne du Texas à qui il vient de rouler une pelle mémorable, je maîtrise l’art de John Wayne catégorie sentimentale.

J’ai neuf ans, le cinoche c’est mon truc à moi, et John Wayne, il m’a déjà sauvé la mise, un samedi aprèm où j’avais rendez-vous avec les copains dans le petit bois derrière le champ du père Jasmin pour une reconstitution très très libre de Fort Alamo. Ce coup-là c’est sa façon de dégainer le colt que j’avais retapissé, mais cette fois-ci c’est autre chose, c’est du sérieux, c’est Stéphanie.

Si vous la connaissiez vous comprendriez que prononcer son prénom suffit à vous faire résonner le palpitant dans la poitrine, état que mon pépé connaît bien mais je doute que ça soit à cause du blase de mémé car elle se nomme Gilberte. Le toubib de mon ancêtre dit que c’est normal que son cœur s’emballe, que c’est un truc qu’arrive aux vieux. La preuve c’est que ça s’appelle des papitations !

Comme je n’ai pas l’âge de porter une casquette, de marcher avec une canne et d’enlever mes dents à tout bout de champ, moi, j’appelle ça l’amour. Et ça ne date pas d’hier mais de deux ans. Depuis le premier jour du Ce2 dans la classe de Madame Pichet, qu’entre nous on a rebaptisé « Cubi ».

C’est qu’elle est jolie Stéphanie. Une vraie princesse, comme dans les dessins animés de Disney. Blonde, les yeux noisettes, un sourire à vous faire plonger dans le grand bassin de la piscine sans bouée, une voix qui vous fait bégayer quand vous voulez lui répondre, un regard qui se pose sur vous et qui vous donne envie de partager votre choco BN avec elle.

Depuis tout ce temps, je l’aime. Et je ne suis pas le seul. Vous n’avez qu’à voir Mathieu, Sylvain, Vincent, Franck, ils en sont tous gaga.

Eh bien, pourtant, celui à qui elle a donné rencard derrière l’église, c’est moi. C’était vendredi soir à la sortie de l’école au moment de se dire au revoir because dix jours de vacances. Et le jour J c’est aujourd’hui, mardi, 14 heures.

Trois jours que je me prépare, que je m’entraîne, je dirai même que je m’exercise car ce sont comme des devoirs de vacances. Parce que n’est pas John Wayne qui veut !

Mon premier baiser ça sera avec elle. Autant dire que j’ai intérêt à connaître mon sujet. On n’embrasse pas Stéphanie comme on embrasse sa cousine Lucie le jour de son anniv.

Le problème de l’inexpérience c’est qu’il qualifie quelque chose qu’on n’a jamais fait. Et moi, embrasser une fille, je ne l’ai jamais fait.

J’avais d’abord pensé observer le frangin, un aîné il faut bien que ça serve à quelque chose, mais comme il est nul au foot, m’est avis qu’il ne doit pas être meilleur ailleurs.

C’est là que je me suis souvenu de la collection de cassette VHS de papa. Tous les lundis soirs il enregistre les Western que nous présente Eddy Mitchum, à moins que ça ne soit Robert Mitchell, dans son émission « La dernière séance ». Et parmi ces trésors de l’ouest, une pépite en Technicolor dans laquelle le grand John s’avance en roulant les épaules et les hanche pour saisir la taille d’une demoiselle de la main droite tout en lui enroulant l’épaule de son bras gauche afin de la basculer en biais pour mieux se pencher sur elle et venir coller ses lèvres aux siennes. Une fois le baiser amorcé, il ne reste plus qu’à secouer la tête frénétiquement d’un côté à l’autre. Lui, il commence par la gauche, mais moi, je me suis rendu compte en m’exerçant sur ma peluche grandeur nature de « Casimir » que je préférais commencer par la droite. Ensuite, il n’y a plus qu’à rééditer la même figure dans le sens opposé. La demoiselle se retrouve sur ses deux jambes et, visiblement, la tête dans les étoiles. IMPARABLE ! Ils sont forts ces Ricains !

D’ailleurs mon copain Thomas, à qui j’ai fait une démonstration, toujours aidé de ma peluche « Casimir », en est resté baba.

Neuf ans et déjà si doué avec les femmes. J’aime pas me vanter, surtout après mon bulletin du deuxième trimestre, mais je crois que dans le domaine du cœur, je ne suis pas loin du génie.

Stéphanie ! Toi que j’ai regardé pendant des heures et des heures de récré. Toi qui paraissais si inaccessible quand tu sautais à la corde ou jouais à la marelle. Toi qui as fini par comprendre que de tous les garçons de la classe, c’était moi qu’il te fallait pour tes premières émotions… Même si tu termines ta vie à quatre vingt quinze ans à l’hospice, comme notre ancienne voisine, même si tu n’as plus de dents, des lunettes triple foyers, et un sonotone qui siffle, toujours comme notre ancienne voisine, eh bien, parole de cow-boy, tu te souviendras de ce mardi après-midi, j’en suis persuadé.  

John Wayne est en moi et il ne peut rien m’arriver.

Bon évidemment, comme dit tonton Jean : « Rhum ne s’est pas bu en un jour ! ».

Il a fallu que je me mette dans la peau du personnage, que je me mue en super Amerloque format armoire Normande. Et quand on n’est pas plus gros que le squelette de l’école qui nous sert pour les sciences naturelles, y a un sacré bout de chemin à parcourir, moi j’vous le dis !

Ma qualité à moi c’est l’obstination. Sauf en géométrie. Dès que j’ai décidé un truc, je m’y investis à fond.

Du vendredi au mardi, y avait trois jours à mettre au profit de la formation. Dès le samedi matin, j’ai enfilé la panoplie de cow-boy que j’ai eue pour Noël. Ca comprend : un chapeau blanc, un petit gilet imitation cuir de vache, une chemise à carreaux comme celle de papa, sauf que celle-là est ma taille et que je ne marche pas sur les manches, un ceinturon avec des fausses balles et un faux flingue mais des vrais pétards dans le barillet, un jeans, et des bottes que je ne peux pas retirer tout seul.

Pas une seconde à perdre, l’entraînement c’est la base de tout. Demandez à Rocky Balboa !

Tel le grand John enfourchant son fidèle destrier, je bondis sur mon bicross (à noter : ne pas vraiment sauter sur la selle). Et là, je travaille mon arrivée. Vous dire combien de fois j’ai répété la scène me serait impossible car je n’ai pas compté. Ce que je sais c’est que le soir j’avais l’impression que mes mollets ne rentraient plus dans mon pantalon !

Toujours est-il que mes efforts ne furent pas vains, car si on remplace l’ombre que fait le Supermarché sur le macadam du parking par l’ombre du grand Canyon, le parking par la plaine, et si le soleil veut bien se coucher plus tôt, en tout cas bien avant que maman m’appelle pour dîner, histoire que j’aie un ciel orange dans le dos, l’illusion, je n’ai pas peur de le dire, est parfaite. On croirait revivre le film en direct live. Evidemment y a pas la musique, mais je siffle.

La confiance aidant je me suis même permis une petite fantaisie : là où Wayne arrête son cheval pour en descendre, moi je quitte mon vélo tandis qu’il roule encore, l’accompagnant d’une main sur le guidon pour le stopper un peu après. Je crois que ça fait son petit effet. Ensuite, d’un coup du pied ferme je mets en place la béquille. Pour éviter toute mésaventure, j’ai été prendre l’huile de moteur que papa range dans le garage afin de graisser la béquille à mort. Maintenant juste un frôlement la fait se détendre. Parfois, je suis diabolique.

Pour la suite, tout est dans la démarche. Là, j’avoue, j’en ai bavé. Le déhanchement accompagné du roulement d’épaule, c’est une équitation (le tiercé c’est une histoire de chiffres) mathématique qui aurait fait peur au vieux monsieur dont il y a une photo accrochée sur un des murs de la classe. Un type tellement vieux que quand il vivait le peigne n’existait pas. J’en veux pour preuve la coupe de ses tifs, pointés vers le ciel et répandus comme la mauvaise herbe dans le jardin. Madame Pichet nous a dit qu’il s’appelait Einstein, Franck de son prénom.

J’ai bien cru que je n’arriverai jamais à calquer ma façon de me déplacer sur celle de mon glorieux modèle. Wayne devait sûrement marcher comme ça de naissance !

Bref, une fois c’étaient les épaules qui se balançaient en avant comme celles des maîtres nageurs quand ils vont sauter du plongeoir devant tout le monde. Une autre fois c’étaient les hanches qui partaient toutes seules avant même que j’ai commencé à marcher. On aurait dit que je faisais du « houla oup » sans cerceau.

Et puis la chance est venue à ma rescousse. Après avoir lourdement traîné les pieds dans le chemin où il n’y a que des caillasses et de la terre sèche, pour m’amuser à faire de la poussière, un caillou s’est glissé dans ma chaussure. Ma démarche s’en est trouvée transformée immédiatement. Je n’imitais plus John Wayne, j’étais John Wayne !

Depuis je ne me déplace plus sans avoir placé préalablement ce « talisman » dans mon soulier. Pour plus de sécurité, j’en ai ramassé plusieurs de la même taille que je garde dans ma poche.

Pour le baiser, comme je vous l’ai déjà expliqué plus haut, ma peluche Casimir m’a servi de cobaye, et mon copain Thomas a pu apprécier le résultat.

Bien sûr, j’aurai pu aussi travailler l’enlacement qui précède le fameux baiser. Mais pour ça, Casimir étant trop souple, il m’aurait fallu l’aide d’une fille. Or, je n’ai pas de sœur, et la voisine ne veut plus me parler depuis que j’ai crevé l’œil de Teddy, son ours, en voulant lui faire une démonstration de la botte de Nevers que Jean Marais pratique dans « Le bossu » qui n’est pas celui de Notre Dame.

Mais bon, « soyons objectif » comme le disent les hommes politique qui passent à la télé et qui font râler papa, est-ce que je ne suis pas capable, moi, dont l’attitude de John Wayne est maintenant la mienne, à tel point que quand je me regarde dans la glace je le vois, de prendre dans mes bras mon aimée sans répétition ? Je réponds : un jeu d’enfant.

 

  A 13h45, ce mardi, le mardi, j’embrassais maman après avoir englouti ma purée Mousseline, mon steak haché de cent cinquante grammes, et ma crème caramel.

Je ne pouvais pas lui expliquer, à ma chère mère, que j’allais au devant de mon destin afin de devenir un homme. Les mamans ne comprennent que les enfants. C’est d’ailleurs pour ça qu’elles voudraient qu’on reste toujours petit. C’est pas marrant pour elles : elles nous mettent au monde, nous élèvent, nous éduquent, pis un beau matin, elles entravent que dalle à leur chérubin. D’accord je ne dis pas que de temps en temps y a pas une rechute. Quand on s’est coincé le doigt dans une porte qu’on voulait desceller avec le crochet d’un portemanteau, comme McGyver…quand on est poursuivi par un grand à qui on a un peu piqué des billes, ou quand tout simplement y a une sensation bizarre venue de je ne sais où qui vous prend à la gorge pour vous donner l’impression d’être un gros Chamallow et que vous avez envie d’un câlin, c’est vrai que sa maman on est bien content de la trouver. Mais pour le reste, quand on a atteint comme moi un certain âge avec une mûrité (le type qui a écrit le dico a oublié de mettre ce mot) précoce et une facilité certaine à se démerder tout seul comme un l’hermitephrodite (terme désignant une personne qui vit seule et qui se suffit à elle-même, y compris pour se reproduire), c’est plus à sa mère qu’on confie ses exploits… Alors je lui ai raconté que j’allais faire un foot avec les copains. Ce qui me permit d’emporter mon sac à dos dans lequel, à défaut de mon maillot de l’équipe de France période Platini, j’avais préparé ma tenue de cow-boy. J’hésitais encore à la mettre, et une petite voix, quelque part en moi, me soufflait que ce qui impressionne une Texane dans le désert n’impressionne pas forcément une écolière en Normandie.

Je ne sais plus qui a dit, je crois que c’est encore tonton Jean, qu’il faut toujours faire attendre les femmes avant le mariage, parce qu’après, quand on les attend, ça nous donne l’occasion de nous souvenir de quelque chose d’agréable.

Je ne suis pas certain d’avoir compris la deuxième partie de la formule, mais suivant le conseil de ce grand homme de la famille, je décidais que j’arriverai au rendez-vous avec deux minutes de retard.

N’habitant qu’à cinq minutes de l’église, il me restait donc douze minutes à tuer. J’aurais pu faire bêtement un tour de vélo, mais je préférais me remémorer ces deux années passées à aimer Stéphanie en silence.

Car je l’ai aimé dès le premier jour. J’arrivais d’une autre école, je ne connaissais personne et assis dans le fond de la classe, j’admirais les nuques de mes nouveaux camarades. Et puis elle s’est retournée pour dire quelque chose à sa voisine de derrière. Je l’ai vu de face et ça a fait mourir tout le monde de rire. En fait Madame Pichet venait de me poser une question. Comme je n’avais pas répondu, elle m’avait demandé si je dormais les yeux ouverts et j’avais dit « oui » sans m’en rendre compte. Quelle importance ! Je venais de comprendre à quel point la vie est grande, à quel point le monde est beau, à quel point le bonheur ne se résume pas à un plat de frites à la cantine. En fait il n’y a rien à comprendre…même quand vos parents vous disent : « plus tard, tu comprendras ». D’ailleurs, je les soupçonne de ne rien comprendre non plus !

J’ai mis longtemps avant d’oser lui parler à Stéphanie.

Et puis un soir, en étude, elle est venue s’asseoir à côté de moi. J’ai cru que mon cœur allait exploser comme la boîte aux lettres de Madame Ragot quand on l’avait bourré de pétards le 14 juillet.

Déjà que j’avais du mal à me concentrer sur mon devoir, un exercice de maths écrit par un voyageur pas débrouillard qui voulait à tout prix savoir combien de temps met un train pour arriver à Mulhouse quand il est parti de Dunkerque. Si je l’avais eu en face de moi ce Manu Tortionnaire (je chercherai son adresse dans l’annuaire) d’enfants, je lui aurais conseillé de regarder le tableau des itinéraires comme on en voit dans toutes les gares.

D’ailleurs quand je serai grand, j’en aurais des choses à dire à des gens !

En attendant l’âge de m’exprimer, et conscient que je devais remonter ma moyenne après le zéro de l’exercice précédent, celui écrit par un plombier qui veut remplir une baignoire, je m’efforçais de trouver la soluce…

Mais de la savoir, de la sentir, de respirer son parfum à chaque mouvement de sa tête, ça m’a paralysé. Je n’osais plus bouger de peur que, tel le moineau qui se pose sur la rambarde du balcon, je l’effraie et qu’elle s’envole…

Mon cœur frappait plus fort qu’un tambour. Des cymbales avaient pris ma tête en otage. Une trompette semblait vouloir faire danser mon intestin grêle comme en Inde quand un louf dingue s’amuse à réveiller des serpents. C’est bien simple, j’avais une vraie fanfare en dedans. On m’aurait planté devant le monument aux morts le 11 Novembre, les vieux pleins de médailles qui sont là tous les ans, sauf quelques uns qui n’y sont plus, se seraient mis au garde à vous.

Et pourtant il fallait que je lui parle. L’occasion ne se reproduirait peut être pas de si tôt. Car ce n’était pas son habitude de s’asseoir près de moi. En général Stéphanie était toujours avec sa copine Fanny. Mais, Dieu merci, cette semaine là, Fanny était couché avec quarante de fièvre.

Comme elle était en train de travailler sur le même exercice que moi, je me jetais à l’eau, persuadé que je ne risquais rien puisque sur la terre ferme on a toujours pied.

- Combien tu trouves toi ? Moi, j’ai trouvé un truc mais je ne suis pas sûr, alors on pourrait comparer…

 C’est marrant comme des fois on peut avoir la voix d’un disque rayé d’Hervé Vilard !

 Elle releva doucement la tête, plongea ses yeux, pour lesquels je serai prêt à tous les actes de bravoure comme manger des épinards ou du brocoli, dans mes yeux, et elle répondit :

 -Tu es trop intelligent pour copier. Si tu veux, je vais t’expliquer comment il faut faire…

« Paf » ! Ma boîte aux lettres explosa à son tour. Ca siffla dans mes oreilles, ça chauffa dans mes joues, et je crus un instant que ma tête ressemblait à une cocotte minute…

 -Tu veux pas ?

 -Heu… si… Mais tu sais, moi les maths…

 -Je suis sûre que tu vas comprendre.

  C’était la première fois que nous nous parlions et je découvrais que pendant que je l’aimais en silence, elle m’avait imaginé malin… Ouais, le cerveau, David Niven, « the brain » ! Hallucinant ! Que je pense à elle ne me surprenait pas me connaissant. Mais qu’elle ait pensé à quelque chose sur moi, quelque chose de moi, j’avoue que ça me surprenait autant que la fois où je m’étais relevé pour dire deux mots au père Noël et que j’avais surpris mon père, sans barbe et sans hotte, installer tranquillement les cadeaux au pied du sapin, comme si c’était son boulot…

« Waouh ».

Elle se rapprocha de moi et me relu l’énoncé de l’exercice. Comme sa voix était douce. Comme sa main tenait bien le crayon de bois H2B avec sa gomme blanche qui laisse quand même des traces quand on s’en sert. Je n’ai jamais autant cru que j’étais un grand scientifique que ce jour là…

Sa main droite se posa sur ma main gauche et mes chaussettes descendirent le long de mes guiboles.  

 -D’après toi, me demanda-t-elle. Qu’est-ce qui est important là-dedans ?

Et je m’entendis répondre :

 -Le cœur. Quand le cœur bat c’est important.

Elle fronça les sourcils et je sus que je l’aimerai toute ma vie.

  « Nom d’une bouse ! », comme aurait dit le père Jasmin. A rêvasser comme un collégien que je ne suis pas encore, j’ai laissé passer trop de temps. C’est pas deux minutes de retard que je vais avoir mais sept !

Y a plus une seconde à perdre, je saute sur mon vélo, je crie « aïe » (vraiment noter quelque part qu’il ne faut pas sauter pour de bon), et je démarre en un quart de tour, mais de quoi je n’en sais rien.

Dieu merci, le début du parcours est en pente descendante. Je pédale plus vite que le type qui fait du pédalo dans « Les dents de la mer » alors que pourtant il a le requin aux miches.

Je dois battre des records car pour la première fois de ma vie le décor que je traverse reste flou. Tout juste si je reconnais le mur rouge du bistrot où les vieux du village viennent jouer au domino. Une silhouette de campagnard, une voix, au jugé celle du père Jasmin, qui me hèle :

 -Vas-y Poupou !

  Ca me dit vaguement quelque chose. Le nom d’un président de la république de quand j’étais pas né. Un gros, chauve, qui fumait comme une locomotive dans un Lucky Luke et qui s’appelait Georges Poupoupidou si ma mémoire est exacte. Comme je ne suis ni gros, ni chauve, ni mort, la comparaison m’échappe, et pour tout dire : me passe au-dessus de la coiffe. De toute façon le père Jasmin y picole sec car il ne met jamais de glaçon dans son pastis. Une fois, il était tellement beurré qu’il a essayé de traire un cheval… Comment ça a fini ? Je ne l’ai jamais su car ma mère m’a envoyé chercher un truc qu’elle avait oublié dans la voiture et que je n’ai d’ailleurs pas trouvé.

J’arrête de pédaler car dans quelques mètres j’amorce la montée. Elle est rude, mais mon bonheur est à ce prix car au sommet y a l’église. J’économise mes forces et je me laisse porter par la vitesse… Pourvu que Stéphanie m’ait attendu. Quelle idée d’avoir basé le début de mon plan sur une théorie de tonton Jean ! Je comprends mieux ce que lui reprochait tata Lucette avant de le quitter… J’aurais mieux fait d’arriver en avance et de me planquer.

Ca y est : ça monte. Je suis facile mais ça ne me rassure pas. En vélo, au début d’une côte on est toujours facile, pis après… Ben après on pose le pied et on finit à pince !

Hors de question. Est-ce que John Wayne descend de cheval quand il grimpe un rocher ? J’accélère, je pousse, je me positionne en danseuse. Et ça tire, et ça fait mal, et que j’ai envie de trouver une bonne raison pour rejoindre le clan des fantassins. Ah non ! Pas si près du but. De quoi j’aurais l’air ? En retard et sur pattes, mon vélo à la main… Je pense très fort à mon héros. Je le vois, dans le soleil couchant, défiant les cactus qui piquent pire que des orties dans un champ, ce qui m’a coûté le débarquement le samedi après-midi où on avait décidé de jouer à la guerre… Entre parenthèse : quel jeu de con ! M’est avis que c’est pas un hasard si ce sont les adultes qui y jouent la plupart du temps.

Il est beau, grand, fort, John Wayne. Et je lui ressemble, je suis lui et Stéphanie va me voir tel quel… avec le visage un peu plus rouge peut être.

« Nom d’une brouette à fumier !» que j’ai mal. Mais je vois le bout de la côte. Après y a du plat, je pourrais faire mon arrivée. Et si Dieu le veut, mon vélo hennira.

Encore un petit effort… oui… je suis John Wayne… je suis John Wayne… et… et…qui a eu l’idée de planter l’église au sommet d’une côte ?... allez, j’y suis presque…pourquoi papa et maman ne m’ont pas fait Ricain ? Le Texas c’est sûrement sur du plat !... Je reste debout, tel un coureur du tour de France dans une étape de montagne, car je sens que si je me rassois mes fesses vont se coller à la selle et que je devrais me déplacer toute ma vie avec un vélo accroché au cul… Encore un petit effort… oui… allez… je vois des étoiles, j’ai les oreilles qui bourdonnent mais je m’en fous. J’ai l’impression de faire du surplace, comme maman quand elle faisait de la gymnastique devant la télé sur son vélo d’intérieur… d’abord trois fois par semaine, puis deux, puis une fois par mois… maintenant le vélo il est au grenier. Comme quoi, un vélo sans roues ça sert à rien ! Je force sur les pédales, je suis bientôt au bout, je sais que cette côte, une fois passé la vitrine de la boulangerie, elle est quasiment finie. Oui, allez, encore un petit effort et… VICTOIRE ! Me v’là en haut de la rue.

Je souffle, tout en reprenant le coup de pédale à l’aise Blaise, et je prends le virage qui va me faire débouler pile derrière l’église et devant la belle Stéphanie.

Elle est là, jolie comme une communiante, même si ma cousine Lucie était moche ce jour là, elle me fait signe, me sourit, j’arrive ma bien aimée…

Et je suis arrivé. Un vol plané mes enfants…pardon… mes parents. Cette saloperie de béquille que j’ai tellement huilée qu’elle s’est détendue avant même que je lui mette le coup de pied déclencheur. Pire : avant même que je n’ai arrêté le vélo. Méga pire : avant même que je sois descendu de vélo… Autrement dit : la gamelle, le plongeon, la culbute, face contre sol et futal déchiré sur genou qui saigne.

Stéphanie s’approche, catastrophée. Je voulais l’impressionner. J’ai réussi. Trois jours d’entraînement pour improviser le jour « J ». Je me relève, stoïque, souriant…pas trop parce que ça pique…et pensant de toutes mes forces à big John en serrant les poings…pas trop parce que pareil que pour le sourire…pour empêcher les larmes qui remplissent mes yeux, et le cri qui va avec, de sortir et de finir de me faire passer pour un gros nul ! Elle m’aide à enlever mon sac à dos, dans lequel y a ma panoplie que je suis bien content de ne pas avoir enfilé because sinon maintenant je ressemblerais plus à un épouvantail qu’à un cow-boy.

 -Tu ne veux pas t’asseoir ? Elle me demande.

En guise de réponse j’éclate de rire. Mais ça ne s’entend pas car une brûlure me déchire le thorax. Du coup j’acquiesce. Elle me prend le bras pour m’emmener vers le banc qui se situe devant l’entrée du cimetière.

C’est vrai que j’aimerais me poser le derche, seul parti de mon corps qui a échappé au massacre, alors je me laisse guider.

Dans un réflexe ultime, j’amorce la fameuse démarche, celle du double roulement. Ca foire pour deux raisons. La première c’est que le caillou que j’ai placé dans ma grole est un poil coupant. La seconde c’est que j’ai trop mal pour bouger les épaules et les hanches. Total, on dirait que j’ai une jambe en mousse et l’autre en caoutchouc. Du coin de l’œil, je vois bien que Stéphanie pouffe de rire. Entre John Wayne et Pierre Richard y a pourtant plus qu’un océan qui les sépare. C’est là que je me suis dit que le cinéma c’est bien gentil, sauf que ça ne nous montre que les aventures qui réussissent. M’étonnerait fort qu’il existe un film ou le plus grand cow-boy de l’histoire se vautre devant la fille qu’il veut épater. A tout hasard je demanderai à papa si il a ça dans sa collection. Ca pourra toujours me servir, car j’ai l’intime conviction à cette minute, que mes rapports avec les femmes ne seront pas toujours des plus simples. Des fois, pendant l’enfance, on a des intuitions, comme ça, sur ce qui nous attend à l’âge adulte…

On parvient enfin au banc. Stéphanie m’aide à m’asseoir. Elle sort un mouchoir en papier de sa poche, met un peu de sa salive dessus et essuie les égratignures que j’ai sur la tronche. C’est agréable d’être blessé finalement. Je ferme les yeux pour profiter de cet instant plein quand tout à coup un bruit terrible se fait entendre.

Le vélo. Ce bon Dieu de salopard de vélo qui avait poussé la plaisanterie jusqu’à rester debout, grâce à la béquille, alors même que j’étais éjecté, et qui venait à son tour de rencontrer le bitume. La chute de la monture : tout un symbole.

Je me sens minable, décomposé, un vrai ballon baudruche perdu sans sa ficelle.

Stéphanie, qui a fini de me nettoyer, me regarde alors que je regarde mes chaussures, trop honteux, trop en dessous de tout, comme papa la fois où maman a du aller à l’hôpital pour se faire opérer et qu’il a foutu le feu aux rideaux en voulant nous faire la cuisine.

Bien sûr, y a un truc qui pourrait tout arranger : le baiser. Seulement pour ça il faudrait que je l’enlace. Et pour que je l’enlace, il faudrait qu’on soit debout. A moins que j’adapte la technique du maître ? Dans un cas pareil, j’ai l’intime conviction que John Wayne n’hésitasse pas (ça me fait penser qu’on a un devoir de conjugaison à rendre pour la rentrée).

Allez, un peu de courage que diable ! T’es un héros de la conquête de l’ouest oui ou non ?

 -Oui, je crie, faisant sursauter Stéphanie.

Et avant qu’elle n’ait eu le temps de s’en remettre, je place ma main droite sur sa hanche, j’enroule mon bras gauche autour de son épaule et je la penche en arrière.

C’est en m’approchant pour l’embrasser, en bougeant frénétiquement ma tête de la droite vers la gauche, que j’aie entendu le bruit du choc qu’a fait son crâne quand il a rencontré le dossier du banc…

Et c’est quand elle a approché sa main de ma joue que j’ai entendu le deuxième choc.

Celui de la gifle qu’elle m’a mise.

Est-ce que j’ai reculé ? Est-ce qu’elle s’est dégagée ? Je ne m’en souviens plus. Sûrement à cause d’une consommation (il avait beaucoup bu) cérébrale comme tonton Jean quand il est tombé dans le chemin en repartant du réveillon au nouvel an…

Mon amour s’est levé. Elle m’a regardée, mais cette fois ses yeux avaient changé de couleur. Enfin ils étaient toujours noisettes mais avec des éclats de chocolat dedans.

J’ai cru que j’allais prendre une autre mandale, alors j’ai bredouillé :

 -C’est pas ma faute, t’aurais du être debout normalement…

Elle a haussé les épaules et elle est partie droit devant elle, sans se retourner, sans me dire un mot, sans rien quoi !

Et je suis resté tout seul sur le banc avec mes esquimoses (mot qui désigne une blessure sur laquelle il faut mettre de la glace à la vanille pour pas que ça gonfle).

J’en avais gros sur la patate, et ailleurs aussi. Le pire c’est que j’ai même pas pu chialer parce que ça faisait trop mal…

John Wayne, il se sentait bien malheureux. Pas même un copain pour lui jouer de l’harmonica.

Et Stéphanie ? La rentrée des classes sera encore plus dure que d’habitude. L’idéal ça serait que je sois malade… ou alors que je parte au Mexique pour dévaliser des banques. En tout cas que je sois loin de tout ça et qu’on ne me retrouve jamais. Y aura juste des affiches « wanted » avec ma photo d’affichée en ville. Les chasseurs de prime essayeront de me retrouver, mais vu la vitesse à laquelle je dégaine, ils ne sont pas prêts de m’avoir les Lee Van Cleef avec sa tête d’aigle et compagnie !

Non, mieux, j’ai trouvé ce que je fais faire : je vais regarder « Rambo » et je partirai vivre en forêt. Je vivrai de pêche et de chasse, avec mon couteau, ma boussole, mes allumettes, mon fil et mon aiguille, même si je ne sais pas à quoi ça peut bien servir dans une forêt !

Je dormirai dans un arbre, ou dans une grotte et…je serai le plus fort, et… et…j’aurai des biceps…et…et…

« Bouh… Snif… MAMAN ! ». 

 

Fin.

 

 

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Catherine 02/06/2012 17:26

Hilarant. J'en ai pleuré de rire. Ce premier prix est vraiment mérité!