1er prix Adultes : Jean-René CRAMPON

Publié le par bourgeonsdeplumes

                                      LE CHENIL DU COMTE D’OREMONT

 

 

 


Le chenil était construit au fond du parc, en bordure de forêt, protégé comme un trésor. Pour y accéder, Gustave devait emprunter un sentier caillouteux bordé d'arbustes. Il était constitué d'un pré sur le devant et d'un long bâtiment divisé en trente boxes ouverts. Les murs de briques étaient régulièrement nettoyés selon le souhait de Monsieur le Comte et il ne manquait aucune ardoise sur le toit. Une remise était adossée au bâtiment principal où longes, colliers, harnais, brosses et couvertures s'entassaient dans de grandes caisses ou pendaient sur des clous le long des poteaux de soutènement. Sur l'arrière, derrière la réserve de paille, une pâture parsemée d'obstacles destinés aux exercices prolongeait l'ensemble en glissant en pente douce vers les bois.
C'était là le royaume de Gustave, principal valet de chien au domaine d'Orémont depuis près de quarante ans.


Gustave assurait seul l'entretien de la meute. Même avant le début de la guerre, à l'époque où le château comptait plus de personnel, il refusait de se faire aider dans les tâches routinières par les deux commis disponibles, n'ayant recours à eux que pour les travaux de maçonnerie ou d'élagage et parfois, tout de même, pour des exercices délicats de dressage. Il avait réussi à instaurer une relation privilégiée entre les chiens et lui et ne voulait pas que quelqu'un vienne la perturber. Il y a des experts dans chaque domaine : la musique, le travail du bois, l'escrime… Lui, Gustave, excellait dans le dressage des chiens. Dès la prise de contact, il savait s'imposer comme le chef de meute. Les chiens le respectaient tout de suite et se sentaient en confiance auprès de lui. Lui savait lire dans leurs yeux, décrypter leurs attitudes et anticiper leurs réactions. Il en était des chiens comme des gens : chacun avait son caractère, bon ou mauvais, et il fallait composer avec. C'est pour cela qu'il avait toujours su se faire obéir.
Bien avant la guerre, la meute avait compté près de soixante chiens, de grands chiens courants, Fox-Hounds, Français, Billys ou Poitevins, très fins de nez, endurants, à la voix profonde. Mais à l'occasion d'un séjour en Angleterre, Monsieur le Comte avait été enthousiasmé par deux races de chiens lors de chasses à la loutre : des Otterhounds et des Airedales. Il s'était alors piqué d'originalité et avait souhaité que son équipage se démarque des autres. Et depuis plus de vingt ans, la meute ne comprenait plus qu'une vingtaine de ces chiens puissants, à l'aise aux marais comme en plaine, capables de tenir tête à un sanglier à un contre un, impitoyables face aux renards.


La tâche avait été ardue pour Gustave de faire travailler ensemble ces chiens au caractère indépendant - surtout les Airedales. Mais il avait relevé le défi avec la passion d'un mathématicien devant une équation jamais résolue. Et la grande fierté de sa vie, son oeuvre, c'était cela : cette meute, disciplinée comme une phalange macédonienne, qui étonnait les autres équipages et impressionnait par son abattage. La meute du Comte d'Orémont était célèbre dans le milieu de la vénerie.
Outre les ordres donnés de la voix, Gustave avait inventé un langage gestuel que ses chiens savaient interpréter. Avant de les sortir; il les alignait face à lui, comme une armée au garde à vous devant son général. Il se tenait les bras baissés et les fixait immobile, jusqu'à ce que les jappements s'arrêtent. Puis les ordres tombaient. Un bras à l'horizontal : couché ! Deux bras levés : debout ! Deux bras levés et "Taïaut" crié d'une voix de gorge : la meute chargeait la cible définie, le mannequin sur le terrain d'entraînement, le gibier hors du parc.

Deux fois par jour, Gustave prenait son bâton de chêne au bout ferré et partait avec cinq de ses chiens pour une longue balade. Il variait les parcours mais s'arrangeait souvent pour passer soit au sommet du Mont des Usages soit au sommet de La Renardière. De là, il pouvait voir la chaîne des collines s'étendre vers l'Est. Aucune ne dépassait les deux cents mètres mais ce moutonnement boisé avait de l'allure. De l'autre côté de l’Yonne, au-delà de Champigny, un long plateau crayeux barrait l'horizon. Gustave plissait les yeux, à la recherche de mouvements le long de la route qui serpentait vers le pont. Si les Boches poursuivaient leur progression, ils déboucheraient sur le plateau et suivraient cette voie. Arrivés là, ils ne seraient pas longs à atteindre le château. Ces fumiers avaient tué Jeannot et Abel, ses deux aînés, au Chemin des Dames, Honoré, son neveu, dans la Somme, et défiguré à jamais Thibault, le fils de Monsieur le Comte. Les journaux français fanfaronnaient dans leurs gros titres mais dans le coin on ne voyait qu'avis de décès, mômes mutilés et gueules cassées renvoyés dans les foyers. Et quand on recevait des nouvelles des siens, elles étaient forcément mauvaises. Un village comme Villethierry, avait perdu neuf de ses jeunes gars sur les quinze partis au front... Puis Gustave redescendait vers le château, sifflant ses chiens lorsqu'ils s'éloignaient trop.
En fin d'après midi, le soleil rougeoyait à travers les arbres. Eprouvée par les caquetages, gazouillis, pépiements et autres manifestations de la journée, la forêt s'engourdissait. D'ordinaire toujours en alerte, Gustave rêvassait, apaisé, et profitait de ce répit pour laisser défiler dans sa tête les bons moments qu'il avait vécu avec ses fils et son neveu disparus. Dans ces instants-là, Olaf et Baldo, deux mâles dominants de la meute, cessaient de fureter pour marcher près de lui, comme s'ils le sentaient vulnérable.

D'autres jours, des nappes de brume s'accrochaient aux arbres. Les repères habituels s'estompaient tandis que les bruits se répercutaient, véhiculés par mille gouttes d'eau. Gustave plongeait hors du temps dans la forêt froide et fumante. Quelques enjambées et le brouillard se refermait sur ses chiens et lui. En ces jours nébuleux, les fantômes des ses grands fils qui appartenaient désormais au passé se déplaçaient autour de lui sur des tapis de mousse. Il aurait bien poussé de grands cris pour les appeler. Mais il se contentait de se mordiller la moustache et rentrait tout drôle dans sa petite maison, précédé de son odeur de chien.

Ce jour-là, justement, le brouillard tombait. Gustave se rendait au chenil de son pas de randonneur. Il réfléchissait à l'itinéraire qu'il allait suivre. Il envisageait de descendre vers Pourprise, contourner la carrière abandonnée et remonter par les trois pâtures le long du chemin des Gros Tilleuls. Il pourrait en profiter pour inspecter le bétail. Un jour, avant la guerre, il y avait débusqué un braconnier, un morveux aussi crasseux qu'impoli. Plutôt que l'amener au garde champêtre ou à Monsieur le Comte, Gustave lui avait administré une belle correction, gifles sonores et grands coups de pieds dans l'arrière train. Le salopiaud avait semblé trouver cela équitable et se l'était tenu pour dit. On ne l'avait plus revu. Gustave réfléchissait aussi aux chiens qui allaient l'accompagner pour cette marche, trois femelles et deux mâles, dont cet Airedale, plus petit que les autres, mais respecté car sournois et bagarreur. Gustave était tracassé : sa dernière, Germaine, ne recevait plus de lettres de Léopold, son fiancé, un gars de Bapaume envoyé depuis trois mois avec son régiment du côté de Verdun. Il en était si préoccupé qu'il ne remarqua pas l'agitation qui régnait dans le chenil. Il se dit juste que quelque chose clochait au moment où il ouvrait toutes grandes les portes mais son esprit, accaparé par trop de choses, glissa sur cette information et, en un instant, Gustave se trouva face à vingt molosses d'environ cinquante à soixante centimètres au garrot, prêts à bondir, les muscles tendus, la mâchoire écumante. Olaf et Baldo, le poil hérissé, grognaient en avançant lentement ; derrière, les chiens sautaient sur place, grondaient, perturbés.

- "Halt ! Pas bouger !"

Gustave se retourna. Deux soldats allemands le tenaient en joue, visages durs entre la vareuse et le casque vert de gris qui leur tombait sur les yeux. Le bruit de culasses qu'on rabat retentit. Gustave pensa à Jeannot, il pensa à Abel, à Honoré. Il pensa aussi à Léopold, enterré dans sa tranchée et au visage ravagé du fils de Monsieur le Comte. Gustave pensa que la guerre ne finirait jamais. Il leva les bras en signe de reddition et, sans doute dans un réflexe conditionné, hurla :

-"Taïaut !".

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