1er prix Jeunes : Lise BAILLY

Publié le par bourgeonsdeplumes

                                                  Histoire d'écrire



 

 

 


Léo poussa un long soupir et secoua ses boucles brunes. Sous ses yeux, ce qu'il lisait se mélangeait, et dans sa tête, c'était dix fois pire. Il ne comprenait plus rien à l'hypoténuse ou aux angles droits. Il pensait à autre chose.
Il pensait à Aglaé.
Elle était la plus belle fille du collège. Elle était arrivée dans la classe de Léo un mois auparavant, et depuis, celui-ci ne pensait plus qu'à ses longs cheveux blonds et ondulés, à ses yeux si bleus que le ciel en devenait jaloux, à son beau visage… Evidemment, ses résultats en subissaient les conséquences, et lui, Léo, subissait le mécontentement de ses parents et de ses professeurs.
Souvent, le garçon regardait celle qu'il aimait à la dérobée. Quand elle se tournait vers lui, il se détournait aussitôt. Mais Aglaé avait remarqué qu'il s'intéressait à elle. Et cela n'avait pas l'air de lui faire plaisir. Elle avait plutôt tendance à lui jeter des regards exaspérés ou énervés, voire dégoûtés ou agressifs. Et ses réactions peu encourageantes rendaient Léo désespéré. Stéphane, son meilleur ami, lui disait souvent :
"Il faudrait que tu te fasses soigner, mon vieux ! "
Mais rien à faire, l'amour ne se guérit pas facilement.
Léo fut interrompu dans ses pensées par l'arrivée de Stéphane dans sa chambre. Il lui lança :
"Eh, Léo, ne reste pas enfermé ici sans rien faire !
- Je fais mes devoirs, protesta Léo.
- Ça, répliqua Stéphane, tu peux le faire croire à n'importe qui, mais pas à moi. Allez viens, on va faire une partie de foot avec les autres !
- Non merci, murmura Léo, sans moi."
Stéphane poussa un gros soupir.
"Bon, écoute, lança-t-il soudain, tu ne peux pas rester toute ta vie à penser à Aglaé ; je connais quelqu'un qui pourrait peut-être t'aider. Voici son adresse."
Les yeux de Léo se mirent à briller comme s'il voyait un trésor lorsque son ami lui tendit une petite feuille. Léo la prit et se précipita hors de chez lui.
"Maman, cria-t-il, je vais jouer au foot avec Stéphane. Je rentrerai ce soir !"
Sans attendre la réponse, il enfourcha son vélo et partit à toute vitesse. Il n'accorda aucun regard à l'Yonne qui coulait juste à côté de chez lui. Pourtant, avant qu'il ne rencontre Aglaé, il pouvait passer des heures à contempler le courant. Mais c'était avant Aglaé !
L'adresse était à l'autre bout de Villethierry. Léo finit par arriver devant une petite maison. Il posa son vélo contre le mur et sonna. Quelques secondes plus tard, quelqu'un lui ouvrit la porte.


Eh mais, deux minutes ! Il y a quelque chose qui ne va pas ! Le quelqu'un en question, c'est moi !
Comment ça : "Qui ça, moi ?" Mais moi Lise, évidemment ! Moi, l'auteur !


J'étais dans ma chambre, à mon ordinateur, en train d'écrire une histoire (à deux sous) sur un garçon amoureux d'une fille, quand j'ai entendu frapper à ma porte. Et là, je me retrouve avec mon personnage principal sur le seuil de ma maison. C'est quoi, ce bazar ?
Je regarde Léo sans vraiment y croire. Je l'ai reconnu tout de suite, il est tel que je l'imaginais, avec une tête de plus que moi bien qu'il ait deux ans de moins, ses cheveux bruns un peu trop longs, ses yeux noisette qui brillaient d'espoir et de curiosité, et son air un peu béat qui rend stupide une bonne partie des garçons amoureux.
Alors que je me demande quelle attitude adopter, Léo se met à me questionner :
"Tu veux bien m'aider ? Stéphane m'a dit que tu pouvais résoudre mon problème avec Aglaé."
Je sens l'énervement et la panique monter en moi.
+ L'énervement parce qu'il déforme la réalité : Stéphane n'a jamais dit que je résoudrais son problème avec Aglaé, juste que je pourrais peut-être l'aider. (D'ailleurs, comment se fait-il que ce soit mon adresse qui était marquée sur le papier qu'il a donné à Léo ?)
+ La panique parce que j'ai beau avoir seize ans, je ne me suis jamais intéressée aux garçons, et encore moins à la façon dont les garçons peuvent plaire aux filles… Enfin, je veux dire, je ne me suis jamais demandé ce qu'un garçon pouvait faire pour plaire à une fille (pas simple à formuler, comme idée). En bref, je suis mal placée pour lui donner des conseils sur la manière de draguer les filles !
= Les deux additionnés me donnent envie de lui claquer la porte au nez. C'est d'ailleurs ce que je fais.
Léo n'apprécie pas vraiment ma décision. Il se met à tambouriner à la porte en criant :
"Non, tu n'a pas le droit de me faire ça ! Tu es la seule à pouvoir m'aider ! Sans toi, je suis perdu !! "
Décidément, il est encore plus stupide que ce que j'imaginais ! Mais bon, je n'ai pas le choix : si mes parents et mon frère ne peuvent pas l'entendre parce qu'ils sont partis faire les courses, Léo risque en revanche d'alerter les voisins. Je lui ouvre donc la porte.
"C'est bon, lui dis-je, tu as gagné. Viens, ce sera plus simple."
Il me sourit d'un air niais avant d'entrer. Dire que je suis avec lui depuis à peine cinq minutes et qu'il m'énerve déjà ! Je plains Aglaé ! Parce que je vais devoir accéder à la requête de cet abruti, si je veux qu'il me fiche la paix !
Je l'emmène dans ma chambre, je ferme la porte (je déteste travailler avec la porte ouverte) et je m'assois devant mon ordinateur en expliquant à Léo :
"Ecoute, je ne sais pas qui tu devais aller voir, mais en tout cas pas moi. Alors, pour que j'y comprenne quelque chose, je vais réécrire cette histoire, en prenant un autre personnage pour te remplacer, évidemment. Il te ressemblera, mais pour mieux vous différencier, je vais un peu changer son physique. "
Je saute quatre lignes, et je recommence à écrire mon histoire :
Théo poussa un soupir en secouant ses boucles rousses. Sous ses yeux verts, ce qu'il lisait se mélangeait, et dans sa tête, c'était bien pire. Mais comment pouvait-on comprendre quoi que ce soit aux carrés ou à Pythagore lorsqu'un visage entouré de cheveux blonds occupait vos pensées ? Il ne pouvait réfléchir à autre chose ; il était vraiment fou amoureux. Il aurait donné n'importe quoi pour qu'Aglaé s'intéresse un peu à lui.
Evidemment, ce n'était pas le cas. Comment…
A ce moment, j'entends la porte de l'entrée s'ouvrir, puis se refermer.
Catastrophe ! Mes parents sont déjà de retour ! S'ils viennent dans ma chambre, comment leur expliquer la présence de Léo ? Si je leur dis que c'est le personnage principal de mon histoire, qui est venu protester contre ce que je lui fais subir, ils ne risquent pas de me croire. J'espère de tout mon cœur qu'ils ne vont pas avoir la mauvaise idée de venir me voir.
Malheureusement, je les entends arriver à grands pas vers la porte de ma chambre close. Celle-ci s'ouvre soudainement avec fracas et je vois, hébétée, Aglaé entrer dans ma chambre. Ses cheveux blonds lui battent les épaules et ses yeux bleus me lancent des éclairs tandis que les traits fins de son visage sont déformés par la colère. Elle me lance d'une voix vibrante d'indignation et de suffisance :
"J'ai déjà donné pour lui (elle me désigne du doigt Léo qui reste la bouche ouverte et les yeux brillants devant Aglaé), alors maintenant, tu vas me débarrasser de celui-là !"
Aglaé tend maintenant le doigt vers l'ouverture de ma porte et, horrifiée, je vois entrer la copie conforme de Léo à l'exception près que celui-ci a des cheveux roux et des yeux verts. Il s'agenouille aux pieds d'Aglaé et se met à la supplier :
"S'il te plaît Aglaé, je t'aime ! Je serai prêt à faire n'importe quoi pour toi !"
Oups ! J'ai dû un peu exagérer l'amour que Théo ressent pour Aglaé. Il a l'air encore plus idiot que Léo, celui-là ! Alors comment rendre au moins un des garçons intéressants pour qu'Aglaé l'emmène avec elle et qu'ils me fichent tous la paix. Que je change Léo ou Théo, pauvre Aglaé !
D'ailleurs, les yeux de celle-ci me fusillent, et après avoir jeté un regard dégoûté vers Théo, elle me lance :
"Tu es vraiment nulle, tu sais ! Pour inventer des garçons comme ça, il faut vraiment être minable !"
Finalement, je crois que je vais arrêter de plaindre Aglaé. Elle ne le mérite pas. Après réflexion, ce serait plutôt Léo ou Théo les plus à plaindre.
La jeune fille qui se tient devant moi me regarde de haut (ce qui n'est pas très compliqué, puisque je suis assise) et me dit d'un ton suffisant (encore plus insupportable que les suppliques de Théo) :
"De toute façon, moi, je n'aime que les garçons blonds aux yeux bleus !"
Bref, elle n'aime que les bons Aryens ! Ça ne m'avance pas beaucoup, tout ça ! Que faire maintenant ? Inventer un nouveau personnage avec des yeux bleus et des cheveux blonds ?
Mais j'y pense, peut-être que je peux changer le physique de mes personnages ? J'efface ce que j'ai écrit sur eux et je mets autre chose à la place. C'est une bonne idée !
Tandis que je réfléchis, Aglaé continue de se plaindre hautainement, Théo continue ses suppliques et Léo reste paralysé la bouche ouverte, dévorant Aglaé des yeux. A les voir comme ça, tous les trois, j'ai bien envie de jeter mon histoire au feu, mais c'est impossible :
+ D'abord, je me vois mal détruire mon histoire (en la jetant au feu ou autrement, d'ailleurs) devant mes personnages (ils le prendraient très mal), et si je le faisais, qu'est-ce que je verrais ? Est-ce que mes personnages vont se désintégrer sous mes yeux ? Est-ce qu'ils vont se décomposer devant moi ? (Brrr…) Je n'ose pas l'imaginer !
+ Ensuite, si je jette mon histoire au feu, cela veut dire que je dois jeter mon ordinateur au feu, (puisque c'est le support sur lequel j'écris mon histoire). Or, on ne peut pas dire que je sois prête à sacrifier mon ordinateur à un bûcher pour voir mes personnages disparaître, tout ça pour une expression bidon.
+ Dernière et principale raison, je n'ai ni bois ni cheminée. Autrement dit, il m'est impossible de jeter mon histoire, mon ordinateur ou n'importe quoi d'autre au feu.
= Bien sûr, je pourrais supprimer mon fichier. Mais cela me ramène à ma première raison, donc la seule façon de me débarrasser de mes trois gêneurs, c'est de trouver un moyen de les faire partir. Autrement dit, je dois les satisfaire (enfin, tout ça, je l'ai déjà dit !).
Je reviens donc au début du paragraphe que je viens d'écrire sur Théo (il est bien pire que Léo qui lui, au moins, ne dit rien. Bouche ouverte comme un poisson qu'on sort de l'eau, mais silencieux). Donc, en haut du paragraphe sur Théo, je remplace boucles rousses par boucles blondes puis yeux verts par yeux bleus. Je me tourne vers le garçon pour voir le résultat. Devant moi, Théo dévore Aglaé de ses yeux bleus en secouant ses cheveux blonds.
Ça a marché ! Première bonne nouvelle de l'après-midi !
La bonne nouvelle qui suit, c'est qu'Aglaé regarde maintenant Théo avec tendresse. Peut-être même avec amour. Elle le relève et ils partent tous les deux. Sans me remercier ! Evidemment ! Ça doit leur paraître normal que je résolve leurs problèmes et qu'ils puissent repartir sans rien dire ! Enfin, je ne vais pas me plaindre puisque j'entends la porte de l'entrée se refermer (troisième bonne nouvelle !), ce qui veut dire qu'ils sont partis (logique) et (j'espère !) qu'ils ne reviendront pas me voir ! Ouf !
La mauvaise nouvelle, c'est que Léo est toujours là.
Il est toujours là, et comme il est amoureux d'Aglaé, il ne doit pas être content. Qu'est-ce que je fais, alors ? Je crée une nouvelle Aglaé ? Ah ça non ! Hors de question ! Aglaé est une véritable peste et je n'ai pas envie de la faire revenir chez moi !
À court d'idées, je me tourne vers Léo. Peut-être va-t-il accepter que je le mette à la porte, maintenant que j'ai fait tout ce que je pouvais pour lui. Je m'apprête à ouvrir la bouche lorsque je me rends compte que Léo ne me regarde pas. Il me dévore des yeux, littéralement. Et je n'aime pas ça du tout !
Léo ouvre la bouche :
"Lise… ", me dit-il.
Non, je ne veux pas savoir ce qu'il veut me dire, même si je le devine parfaitement. Mais mon personnage n'entend pas ma prière silencieuse. Il continue :
"… tu sais que tu es très jolie ? "
Bon, ce n'est pas aussi horrible que ce que je redoutais, mais c'est une catastrophe quand même ! Mon personnage est tombé amoureux de moi ! Comme si je n'avais pas déjà assez de problèmes comme ça !
Réfléchissons vite et bien. L'option Aglaé est hors-service, mais je peux toujours inventer une fille différente. Je n'ai plus qu'à trouver le genre de fille qui plaît à Léo !
Pendant que je réfléchis (j'ai l'impression de ne faire que ça !), Léo ne tarit pas d'éloges sur moi (ça me tape sur le système et ça m'empêche de me concentrer) :
"Ton visage est magnifique, tes yeux aussi … "
C'est mal parti. Vraisemblablement, le genre de fille de Léo, pour le moment, c'est moi. Et je n'apprécie pas du tout !
Soudain, une idée me traverse la tête : et si j'imaginais une fille me ressemblant de manière frappante ! A l'âge de Léo, évidemment, donc deux ans de moins que moi.
À ce moment, j'entends la porte de l'entrée se refermer. Mes parents ! Ils sont de retour ! Et comme par hasard, ils se dirigent vers ma chambre. Je jette un coup d'œil vers ma porte et me rends compte avec horreur qu'elle est ouverte. Aglaé et Théo ont oublié de la refermer après être sortis ! Les imbéciles !
Je me lève pour la fermer, mais les pas dans le couloir sont plus rapides. Je n'ai pas le temps de bouger que déjà, ils arrivent. Et je vois alors Stéphane entrer dans ma chambre.
Allons bon, il ne manquait plus que lui !
Il se tourne vers Léo et lui lance :
"Eh, ça fait je ne sais pas combien de temps que je te cours après dans Villethierry ! Viens, on va rejoindre les autres, pour jouer au foot.
- Non, murmure Léo, je n'ai pas envie.
- Écoute, mon vieux, s'énerve Stéphane, ça fait des années que je te connais et je ne t'ai jamais vu comme ça ! Ressaisis-toi !"
Pendant qu'il crie sur son copain, j'ai une illumination. Et si Stéphane, l'ami de toujours, devenait une moi rajeunie ? Oui, parfait, comme ça Léo partira avec lui (je veux dire, avec elle).
Sur mon ordinateur, je retourne à l'endroit où Stéphane entre dans la chambre de Léo, et là, je me rends compte que j'ai encore un problème : Stéphane, enfin, cette moi-même rajeunie, je l'appelle comment ?
À ce moment, Léo me dit d'une voix amoureuse :
"Et puis, j'adore ton prénom. Lise, c'est joli, c'est poétique, c'est…"
Bah tiens, cause toujours, mon pépère, tu dis n'importe quoi. Bon, j'ai horreur de faire ça, mais je vais devoir appeler cette fille comme moi.
D'abord, j'enlève tout ce qui concerne Aglaé. Celle-là, je la raye sans remords de mon histoire ! Puis je reprends à la fin du premier paragraphe :
"Il ne comprenait plus rien aux angles droits et au carré de l'hypoténuse. Les maths n'avaient jamais été son fort.
Léo fut interrompu dans ses réflexions par l'arrivée de Lise dans sa chambre. C'était son amie d'enfance, il la connaissait depuis la maternelle et avait toujours été amoureux d'elle.
Elle était…"
Mince, comment est-ce que je vais la décrire ? Je ne vais quand même pas mettre "Elle était comme moi avec deux ans de moins." Ça ne se fait pas dans une histoire !
À ce moment, Léo dit d'une voix légèrement endormie :
"Et puis, je trouve ça génial que tu écrives des histoires. "
Ah bon, il trouve ça génial ? Eh bien, pas moi ! Enfin, j'ai de quoi décrire ma moi-même rajeunie. Ce ne sera pas grand-chose, mais ça devrait suffire. Je reprends :
Lise écrivait des histoires. Son imagination dépassait les bornes du possible (ça ne veut rien dire, mais ça correspond bien au genre de pensée de Léo). Et elle était également une fan de foot, il n'y avait pas meilleure attaquante qu'elle (ça, ce n'est pas vrai, mais ça fera une autre différence avec moi).
Je m'arrête là et je fais face à Léo. Celui-ci tourne et retourne la tête, tantôt me regardant, tantôt regardant… une autre moi ! Stéphane s'est transformé !
J'ai réussi ! Ça, c'est la vraie bonne nouvelle de la journée. Mes personnages vont enfin me laisser tranquille ! Ce n'est pas trop tôt !
Mais mon double ne semble pas aussi enthousiaste que moi. Elle fait une grimace de dégoût (à la façon d'Aglaé) envers Léo, puis s'avance vers moi :
"Mais tu es complètement cinglée, s'exclame-t-elle, qu'est-ce qui t'a pris de me le refiler, ce gars ?
- Je n'avais pas vraiment le choix. Il n'y avait pas beaucoup d'autres solutions. Maintenant, tu veux bien repartir avec lui, s'il te plaît ? Je suis un peu fatiguée…
- Fatiguée ? Déjà ? Cela fait à peine une heure que tu es en compagnie de Léo, et tu es fatiguée ? Voilà des années qu'il me colle, alors je pense que moi aussi, j'ai droit à une pause. Et puis, il y a quelque chose que tu as complètement oubliée. Tu m'as faite comme toi. Donc, je ressens les mêmes choses que toi (sauf pour ce qui concerne le foot, je sais que tu ne supportes pas ça), et on ne peut pas dire que je porte Léo dans mon cœur."
Zut, je n'y avais pas pensé. Bien sûr, mon double (Lise, puisqu'elle s'appelle comme moi) a raison. Mais je n'en peux plus, moi !
C'est vrai, quoi ! J'en ai marre de devoir contenter tout le monde ! Je pensais que mes personnages feraient ce que je voudrais sans discuter. Je ne m'attendais même pas à les voir. Les écrivains devraient mettre en garde les amateurs qui veulent écrire des histoires, les prévenir que leurs personnages viennent râler quand ils ne sont pas d'accord avec ce qu'on écrit sur eux. Cela éviterait aux non-professionnels de se retrouver piégés par leur propre roman.
Heureusement, mon double s'approche de moi, me met une main apaisante sur l'épaule en me disant :
"Écoute, tu as beaucoup travaillé, maintenant, je vais t'aider."
Aussitôt, je me tourne vers cette moi-même rajeunie et je lui demande, pleine d'espoir:
"Tu as une idée ?
- Bien sûr ! Moi aussi, j'invente des histoires. Je ne dirai pas que mon imagination dépasse les bornes du possible …
- Non, ça c'est une pensée que seul Léo peut avoir. Alors, je t'écoute.
- C'est simple. Voilà des années que cet abruti de Léo est amoureux de moi et je n'en peux plus. Donc, tu vas écrire que tu es tombée sous le charme de Léo et comme nous nous ressemblons, il sera ravi de partir avec toi. Et moi, je prendrai ta place.
- Ah non ! dis-je avec force. D'abord, pour que je tombe sous le charme de Léo, il faudrait qu'il en ait. Ensuite, c'est moi qui écris cette histoire. Pas toi."
Lise (pas moi, l'autre) pousse un soupir exaspéré.
"Débrouille-toi, alors, me lance-t-elle."
Mine de rien, elle m'a donné une idée (encore une ! D'ailleurs, heureusement que je n'arrête pas d'en avoir, sinon je serai mal). D'après ce qu'elle m'a dit, je peux changer facilement les sentiments de mes personnages, ceux de mon double y compris.
Je ne vais pas dire qu'elle est soudain "tombée sous le charme de Léo" : après des années de mépris, ce serait impossible. Mais j'ai trouvé autre chose. Je reviens à l'endroit où je parlais de l'amie d'enfance de Léo et je rajoute une petite phrase à la fin du paragraphe.
"En secret, elle était amoureuse depuis toujours de Léo".
Bon, d'accord, c'est un coup de traître, mais il n'y a pas d'autres solutions si je veux qu'ils me laissent tranquille.
Je me tourne vers cette moi-même rajeunie. Ses joues ont pris une teinte rose vif. Le problème, c'est qu'elle ne semble pas vouloir bouger. Léo non plus, d'ailleurs. Ils se dévorent des yeux, mais ils ne bougent pas. Je me racle la gorge pour leur rappeler ma présence. Lise s'ébroue, comme si elle sortait d'un rêve. Puis, elle prend le bras de Léo en lui disant :
"Allez, viens. On nous attend pour le match de foot."
Avant de sortir de ma chambre, elle me murmure un "merci" discret. Je ne lui dirai pas : "De rien !"
Quelques secondes plus tard, j'entends la porte d'entrée se refermer. Ouf ! Cette fois, c'est fini ! Plus jamais je n'écrirai une histoire : c'est trop compliqué, trop épuisant, trop dangereux. Qu'est-ce qui se serait passé si j'avais inventé un fou sanguinaire ? En fait, ça peut être suicidaire d'écrire un roman. Ça devrait se savoir, au moins !
Á ce moment-là, j'entends la porte d'entrée s'ouvrir. Oh non ! Mes personnages sont de retour ! Qu'est-ce qui ne va pas ? Qu'est-ce que j'ai oublié ? Qu'est-ce qu'il va encore falloir que j'invente ? Qui est revenu ? Aglaé et Théo ou Lise et Léo ?
Soudain, une voix m'appelle :
"Lise, on compte sur toi pour mettre la table !"
C'est la voix de ma mère. Ouf ! Ce ne sont que mes parents et mon frère qui reviennent. Tout va bien.
Tandis que mon cœur se calme, mon frère entre dans ma chambre et en ferme la porte.
"Lise, me dit-il, tu pourrais me donner un coup de main, s'il te plaît ?
- Tu as un problème avec un exercice de maths ?
- Non, c'est plus compliqué que ça.
- Je t'écoute."
Mon frère prend une grande inspiration, puis me regarde avec méfiance avant d'ajouter :
"Tu n'en parles à personne, hein ?
- Tu peux compter sur moi !
- Et tu ne vas pas te moquer de moi ?
- Je ne sais pas de quoi tu vas me parler, donc je ne peux rien te garantir là-dessus. Alors, qu'est-ce que tu veux ?
- Comment est-ce qu'on s'y prend avec les filles ? me murmure-t-il.
- Comment s'appelle-t-elle ? dis-je sur le même ton.
- Eh, s'exclame mon frère, répond à ma question !"
Il m'aurait demandé cela ce matin, j'aurais été incapable de le conseiller. Mais avec ce que j'ai vécu cette après-midi, c'est différent.
"Ecoute, lui dis-je, la fille, tu l'oublies. Ton meilleur ami va devenir une fille et vous irez très bien ensemble.
- Arrête de te moquer de moi, tu veux ?"
Je m'apprête à lui répliquer que je ne me moque pas de lui, mais soudain, je me souviens que, dans la réalité, ce que je lui raconte est impossible. Je réfléchis.
Ce que je lui ai proposé, c'est la méthode Léo. Celle de Théo est peut-être plus appropriée. Théo est devenu blond aux yeux bleus, donc mon frère devrait faire la même chose. Il lui suffira de mettre des lentilles bleues et de se teindre les cheveux en blond. Le problème, c'est que mon frère est déjà blond aux yeux bleus !
Et là, je me rends compte que sur ce point, je n'en sais pas plus que ce matin. Alors, je réponds à mon frère en toute sincérité :
"Écoute, je n'en sais rien.
- Tu ne sais pas ? Tu n'as même pas une petite idée ?
- Peut-être, si. Laisse-la tranquille et va travailler tes mathématiques. C'est plus simple".
Mon frère pousse un long soupir et sort de ma chambre.
Seule, je réfléchis. Dans les histoires, on peut modeler les personnages et les situations à notre guise, ce qui est impossible dans la réalité. C'est d'ailleurs à cela qu'elles servent : rendre possible l'impossible.
Finalement, écrire des histoires, ce n'est peut-être pas si mal !
Je suis interrompue dans mes pensées par la voix de ma mère :
"Alors, Lise, la table, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?"



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