2eme prix Adultes : Bérengère POINTEL

Publié le par bourgeonsdeplumes

                                                Je m'étais toujours dit...







Je m’étais toujours dit que je ne reviendrais pas dans l’Yonne. En 1962, j’avais atterri ici chez une de mes tantes : La Marie poilue. La froidure du climat, des gens aussi. Le gris du ciel, pas un oranger ! Rien qui ne me rappela mon pays.
Nous n’y avons fait que passer, un intermède bien austère loin de mon ancienne vie. Je n’avais rien aimé ici. Sans doute à cause du déracinement, de la prise de conscience aussi. Jamais plus je ne reverrais Blida, mes amis, ma France à moi. J’étais ici entourée d’inconnus, au milieu des champs, au milieu de ce que je pensais être rien. Pire que rien. Et pourtant, c’est ici que je suis aujourd’hui. Et que je touche au bonheur d’être près des miens. Je me rends à Villethierry chez ma fille. J’y viens chaque jour serrer dans mes bras mon plus précieux trésor : mes quatre petits-fils.
Encore cet air à la radio : « Lili voulait aller danser, Lili voulait aller danser, Lili voulait aller danser, aller danser le Rock’and Roll… » (Julien Clerc) ; on a si souvent dansé sur ce morceau avec ma fille lorsqu’elle n’était qu’une ado.
Elle est maman maintenant et moi mamie. J’adore ce rôle. C’est comme une nouvelle vie, un retour vers l’enfance. Chaque mardi soir je viens chercher un ou deux de mes bébés pour qu’il dorme chez moi, je devrais dire avec moi. Ils me bichonnent tellement !
 Francis m’appelle sa « grosse poule » quand il se blottit contre moi à l’affût de câlins. Une vraie petite boule de tendresse mon petit Francis et cela depuis ses premiers jours. Ses joues caressent mon visage comme ce rayon de soleil aujourd’hui. Ici, la lumière me rappelle celle plus chaude de mon pays. Cette clarté domine les champs, les villages. L’Yonne m’apprivoise.
Les blés sont si blonds, pareils à la chevelure de mon Petit Prince perso, mon numéro trois, mon petit dur, mon Richard. Son visage angélique relève plus d’une ruse que d’autre chose. En mouvement perpétuel, il gravite autour de moi, me harcelant jusqu’à la réalisation de ses désirs. Il épuiserait un régiment, mais quelle vivacité d’esprit, quelle répartie ! Il a réponse à tout et c’est souvent juste. Le surnom de « Casse noisette » qui me collait à la peau petite pourrait être partagé avec lui aujourd’hui ! La relève est assurée !
Tous mes petits fils m’appellent Mamie Mam’, contraction de Mamie Maman d’après ma fille. C’est Arthur, mon grand, mon tout premier qui m’a nommée ainsi. Ah ! Mon Arthur, comme je t’aime. Quel plaisir de te taquiner sur les filles ou de te raconter des grivoiseries, toi si solitaire et réservé ! Te voir lever les yeux au ciel comme pour me dire « Quelle drôle de mamie tu fais ! », puis ce sourire qui suit inexorablement « Mais c’est comme ça que je t’aime ! ».
Mon cœur bat chaque fois que j’approche de chez vous mes amours. Je vous vois déjà m’entourer avec vos « Voilà Mamie Mam’, Voilà Mamie Mam’ !!! ». Puis vous me raconterez votre journée : Francis se plaindra de l’école, Richard tentera de monopoliser mon attention et Arthur brillera malgré son silence. Là, je me pencherai sur Tanguy, mon dernier petit mec. Il est encore tout entier à apprivoiser. Si petit, si fragile, j’ai toujours su que tu serais fort malgré ta différence.
Naissances après naissances, mon amour n’a pas failli. Vous êtes ma fierté, ma raison de vivre, mon bonheur. Je vous aime.
Dans le bois qui me mène vers vous scintillent des feux verts, bleus, rouges ! Comme dans un rêve  j’entends « grave – cerveau – tumeur ».
« Mon enfance, mon enfance, je t’ai laissée bien loin de moi
Mon enfance, mon enfance
Et j’ai tellement le mal de toi
Le mal de toi
Le mal de toi … » (Raymond Chayat)
Il y a si longtemps que je n’ai pas entendu cette chanson. Elle me bouleverse tant !
Ils sont tous là : ma fille, mes bébés tous ceux que j’aime.
Mais ils pleurent !



***



« Maman,
Merci de m’avoir écoutée quand je t’ai dit :
« Va t’en maintenant, il faut que l’on se sépare.
Fais le pour moi. Je t’en supplie,
je ne peux plus te voir souffrir ainsi.
Va rejoindre ceux que tu as aimés.
On n’a plus le choix, Maman.
Je te promets de bien m’occuper de tes bébés.
Mais je te préviens, quand ce sera mon tour,
tu as intérêt à venir me chercher ! ».



Puis tu es partie.
On ne se verra plus et c’est très très dur,
mais je suis certaine que tu es bien là où tu te trouves.
Dans cette nouvelle vie, tache de penser un peu à toi et d’être heureuse !
Je sais que Dieu prendra soin de toi comme tu as toujours pris soin des autres.
Je veux me souvenir de toi comme la meilleure Maman du monde et la meilleure Mamie Mam’.
Celle qui apprend les bêtises et les gros mots aux enfants comme tu l’as fait pour Arthur, Francis et Richard.
Bien sûr, le premier mot de Tanguy ne sera pas « putain », mais nous lui parlerons de toi pour qu’il sache combien sa Mamie était géniale !
Moi, je te verrai toujours comme la plus belle des Mamans avec tes jeans, ta bonne humeur, ton amour immense.
Je n’oublierai jamais nos nombreux fous rires,
nos rocks improvisés dans la cuisine,
tous nos délires et notre complicité.
On n’a pas voulu couper le cordon
et même si ça n’a pas duré assez longtemps,
c’est toi que j’aurais choisi parmi toutes.
Trente sept ans d’amour pur sans discorde,
combien ont eu cette chance ?
Je remercie Dieu de m’avoir offert pour mère
une aussi belle personne que toi.



Je n’ai aucun regret.
On s’est tout donné toutes les deux.
Quand tu m’as attendue, tu voulais un garçon.
Je t’en ai offert quatre.
Tu étais si fière d’eux. Tu les as tant aimés, chéris et gâtés.
Tu les as aussi beaucoup fait rire.
Tu ne voulais ni richesse, ni bijoux, rien de matériel.
Tout ce que tu désirais, c’était les voir grandir et les rendre heureux.
Tu méritais tout cela.
J’espère que de là-haut tu les verras passer leur BAC, se marier, avoir des enfants ;
Et je te promets qu’à chaque moment important,
tu seras dans nos cœurs.



Malheureusement, nous n’irons plus chez Noz, ni au Joué Club, ni en Bretagne ;
Nous ne préparerons plus Noël ensemble, Maman.
Et je pense que je vais t’attendre encore longtemps derrière ma fenêtre
Apparaître avec ton sac de linge et ton sourire contagieux.



Mais cette fichue maladie qui t’emporte aujourd’hui n’emportera jamais notre amour.



Maman, je t’aime plus que mille mille, des bonbons,
des chewing-gums et des After-eight.
S’il te plait fais moi un signe …
Je t’aime de tout mon cœur et pour toujours. »



Bérengère



A ma Maman,
Lili D. 1947-2009.

Commenter cet article