2ème prix Adultes: Jean-Marie PALACH " Liberté je crie ton nom"

Publié le par bourgeonsdeplumes

Liberté, j’écris ton nom

 

 

 — Regarde le boiteux, papy, il est drôle, on dirait un crabe !

 Nous étions assis en terrasse, dans un café de la place du Capitole, à Toulouse. Les premiers jours de l’été éclairaient d’une lumière vive la façade de la mairie et je clignais des yeux pour observer le spectacle changeant des piétons qui déambulaient. Pour d’obscures raisons, mes parents devaient voyager à l’étranger. Ils m’avaient confié à mes grands-parents pendant une semaine. Je n’avais pas protesté. À dix ans, j’allais régulièrement chez Joëlle et André. Ils me choyaient, j’étais leur unique petit-fils. Mon grand-père s’ingéniait à inventer des distractions inédites pour que j’étourdisse mes parents en leur contant par le menu mes expériences extraordinaires. Aussi le mutisme du vieil homme me déconcerta-t-il.  

 D’habitude, il s’extasiait à la moindre de mes remarques et louait ma sagacité, ma finesse, mon intelligence et les autres innombrables qualités que son épouse et lui s’accordaient à discerner chez moi. Peut-être n’avait-il pas entendu mon exclamation. Plus loin, le pauvre boiteux progressait difficilement. Il venait d’atteindre le centre de la place au prix de mouvements laborieux. Ses jambes semblaient peser une tonne. Avant chaque pas, il s’assurait que personne ne couperait sa trajectoire et il lançait le pied, le genou, la hanche, le corps entier dans un élan qui lui faisait gagner quelques dizaines de centimètres. Puis, il marquait une pause et recommençait. Sa marche saccadée contrastait avec le ballet léger des autres promeneurs.

 Je résolus d’insister. Je pris une profonde respiration et criai de toutes mes forces :

 — Un crabe, oh le vilain crabe, le vilain crabe tout tordu !

 Nos voisins de table se retournèrent. Malgré le brouhaha qui nous enveloppait, mélange des conversations, des ronronnements des voitures et des crissements des pneus sur le goudron, mes paroles avaient frayé leur chemin. André inclina la tête en direction des visages qui nous fixaient et leur adressa un sourire gêné. Ensuite, il colla son index sur ses lèvres, puis il me dit, d’un ton sérieux qui me surprit.

 — Petit, je vais te raconter une histoire, une histoire de boiteux. Après, tu ne te moqueras plus, tu n’auras plus envie.

 À l’extérieur, les pigeons picoraient les miettes de pain et les morceaux de biscuit que le vent avait charriés. Ils voletaient pour laisser le passage aux flâneurs et revenaient à leur pitance. Je me tus, j’aimais écouter la belle voix grave de mon papy. Ce jour-là, je sentis dès ses premières intonations que la confession lui coûtait.

 — Je suis né en 1925. Nous habitions dans un gros village, près de Limoges. Mes parents vivotaient : un peu d’élevage, un peu de céréales, des poules, un cochon qui nous fournissait la charcuterie pour l’hiver. Le temps s’écoulait lentement.    J’avais l’impression que je ne connaîtrais pas d’autre pays. Mes ancêtres, nos ancêtres, avaient patiemment conquis et cultivé des terres ingrates. Ils les avaient ensuite transmises à leurs enfants qui prolongeaient le cycle immuable et je savais, comme mes camarades de l’école communale, que je prendrais un jour mon tour dans cette ronde séculaire. La plupart des familles du bourg avaient des liens de parenté.

 Quelques audacieux s’exilaient, les plus hardis, ceux qui voulaient repousser l’horizon et les plus fous, ceux qui ne se rendaient pas compte de la beauté inégalable des paysages et du charme de nos montagnes. Les mirages de la ville ont toujours séduit les forts et envoûté les faibles. L’automne de l’année 1939 bouleversa notre routine. Un deuxième conflit mondial secoua le pays. Les anciens avaient encore en mémoire les terribles conséquences du précédent affrontement des nations européennes. Le monument aux morts témoignait de l’hécatombe. Les femmes prièrent pour que la guerre soit courte et que leur mari, leurs frères ou leurs fils en reviennent indemnes. L’armistice fut accueilli avec soulagement. Nos soldats seraient bientôt de retour et nous avions besoin de leur bras pour les moissons. 

 Je ne comprenais pas tous les mots, mais mon grand-père paraissait tellement absorbé par son récit que je n’osais pas l’interrompre. La succession des phrases m’obligeait à me concentrer pour imaginer les personnages de l’époque et tenter de deviner leur rapport avec le malheureux boiteux qui continuait son cheminement convulsif sous mes yeux.

 — Maintenant, je dois te parler d’Auguste et de Jean, les deux inséparables. Deux gamins d’une vingtaine d’années, en 1939. Tout les opposait. Les parents d’Auguste tenaient la pharmacie. Comme eux, leur fils démontra très tôt des dispositions pour les études. Il excellait en classe et les maîtres lui prédisaient un avenir brillant. En grandissant, il affirma d’autres qualités. Il surpassait les gamins de sa génération dans tous les domaines. Personne ne pouvait le battre à la lutte. Il était capable de soulever à mains nues d’énormes charges. Avec cela, il parlait divinement et pouvait vendre n’importe quelle sottise à l’auditoire le plus méfiant. Pour nous, c’était l’exemple à suivre. Pendant ce temps, Jean traînait sa pauvre carcasse de boiteux malingre.

 Enfin, l’histoire accouchait d’un boiteux, identique à celui qui allait échapper à ma vue. Il s’approchait de l’extrémité de la place. Je redoublais d’attention.

 — Jean n’avait pas de père. Quand sa mère, une fille de ferme simplette, avait accouché, on s’était demandé comment elle se débrouillerait pour élever l’enfant. Le gamin n’était pas beaucoup plus malin que sa mère. Il a réussi péniblement à apprendre à lire, à écrire et à compter, toujours en queue de classe. Quand il a attrapé la polio, on s’est dit que c’était son destin. Certains sont doués pour la lumière. Lui était voué aux difficultés et aux malheurs. Il est ressorti brisé de la maladie, difforme, affligé d’une claudication prononcée qui compliquait ses déplacements.

 — Comme le boiteux de tout à l’heure ?

 — Pareil. Peut-être pire. Donc, Auguste et Jean avaient le même âge. L’un avait hérité de tous les dons, l’autre luttait pour survivre. Nous, les enfants, nous amusions à faire parler Jean. Sa lenteur nous faisait rire, enfin, sourire. Personne n’osait franchement se moquer, Auguste le protégeait.

 

 Dès leur tendre enfance, Auguste l’avait adopté. Il l’a aidé à maîtriser la lecture, le calcul, l’écriture. Tous les soirs, il le raccompagnait à sa ferme. Un drôle de spectacle, qui a duré des années. Le plus beau gosse du village, le plus costaud, le plus intelligent et le benêt, l’infirme, bras dessus, bras dessous. Plus d’une fois, Auguste s’est battu parce qu’un faraud avait insulté son protégé. Il n’hésitait pas, même quand l’autre pesait vingt kilos de plus. À la longue, personne n’a plus rien dit. Surtout que Jean séduisait par sa gentillesse, toujours prêt à aider, à prêter ses bras, à donner son temps pour garder un troupeau, veiller un enfant malade, assister un mourant. Et toujours d’une humeur égale, comme s’il n’attachait pas d’importance aux disgrâces qui l’avaient frappé. Sa démarche chaotique nous était familière. Il adorait les gamins. Quand il nous voyait, de loin, il agitait les mains et nous proposait des friandises.

 L’idée d’un gentil boiteux distribuant des bonbons à la ronde me chagrina. Je commençais rétrospectivement à regretter d’avoir comparé l’inconnu de la place du Capitole à un crabe. Mon grand-père poursuivit son récit.

— Auguste est parti étudier à la faculté des sciences de Limoges. Il revenait en fin de semaine et prenait soin de visiter son ami. Après l’armistice, la vie avait repris son cours normal. Dans notre campagne, nous ignorions les détails du conflit.

 Un jour, nous avons eu la surprise de voir Auguste en tenue de milicien, un chef milicien. Il avait choisi son camp, par opportunisme. Les Allemands ont rapidement détecté son potentiel. Ils l’ont nommé à un poste élevé, doté de confortables émoluments et lui ont attribué une grande demeure confisquée à un négociant juif. Le samedi, il arrivait chez nous dans une superbe traction avant et nous gratifiait de café et de cigarettes. En 1943, les revers des armées du Reich ont suscité des vocations. Des hommes plus nombreux ont rejoint le maquis. Ils ont préparé des embuscades contre l’occupant. Les Allemands ont durement réprimé chaque attentat. Ils ont fusillé des otages et déporté les familles suspectes d’intelligence avec l’ennemi. Auguste déployait son zèle à leurs côtés. Il nous exhortait à dénoncer les résistants.

 En décembre, trois hommes du village furent tués dans une attaque contre un convoi militaire. Les Allemands convoquèrent le maire et, devant son refus de coopérer, ils l’emprisonnèrent. Le préfet nous informa que nous devions désigner un nouveau maire. Pas un habitant ne fut candidat. Le poste comportait beaucoup de risques en cette période troublée et incertaine. Les Allemands considérèrent l’incapacité du village comme une provocation et lancèrent un ultimatum. Si un nom n’était pas proposé avant huit jours, ils tireraient les conséquences de l’insubordination de la commune. Un officier viendrait régler l’affaire. Le message contenait son lot de menaces. Personne ne souhaitait que l’occupant investisse les lieux. Les adultes se concertèrent. Aucun ne sollicita la lourde charge. Certains suggérèrent d’offrir la fonction à Auguste, mais la perspective d’abandonner la mairie à un collaborateur révulsa la plupart. La situation était bloquée. Nous ne pouvions éviter d’avouer aux Allemands la vérité quand une voix s’éleva, au milieu de l’assemblée résignée.

 — La voix du boiteux ?

 — Bravo ! Comment as-tu deviné ?

 — Tu m’as dit que tu me raconterais une histoire de boiteux !

 — C’est vrai. Jean a réclamé le silence et, de sa voix lente, il a dit qu’il accepterait d’être désigné si la population approuvait sa candidature. 

 Sa déclaration a plongé l’assistance dans l’embarras. Quelques-uns ont ricané. Avoir pour premier magistrat un simple d’esprit, doublé d’un handicapé, n’était pas reluisant. D’un autre côté, cela valait mieux que d’encourir des sanctions. À la fin, une majorité salua le nouvel édile et on lui apporta l’écharpe tricolore qu’il noua fièrement autour de sa poitrine.

 Quand Auguste l’apprit, le samedi suivant, il entra dans une rage folle. Il reprocha aux hommes d’avoir profité de la faiblesse d’un infirme. Ils baissèrent piteusement la tête. Au fond, c’est ce qu’ils pensaient aussi. Mais, Jean refusa de rendre son écharpe. Le milicien insista en vain. Il eut beau dépeindre les dangers du poste, le simplet s’accrocha. À bout d’arguments, Auguste lui demanda pourquoi il voulait absolument conserver une charge que les habitants de la commune lui avaient confiée par lâcheté. Jean lui répondit, de sa voix engourdie : « Je sais, Auguste, mais je suis un homme libre. Jamais je n’aurai une occasion comme celle-là d’aider les gens, tu comprends ? ». Vaincu, le milicien se contenta de serrer son ami dans ses bras de longues minutes. Le boiteux prit sa fonction à cœur. Au début, les villageois le considérèrent comme un maire d’opérette. Puis, ils découvrirent qu’il occupait parfaitement son fauteuil. Peut-être avait-il besoin d’un peu plus de temps que ses prédécesseurs pour saisir toutes les dimensions d’une affaire, mais il compensait largement par une capacité d’écoute, une attention, un bon sens et une générosité hors du commun. En quelques semaines, il recueillit l’adhésion de ses administrés. Ceux-ci lui adressèrent bientôt des « Monsieur le Maire » courtois, dénués des accents condescendants des premiers temps.

 Aux alentours, les affrontements entre les occupants et les maquisards redoublèrent d’intensité. La rumeur d’un débarquement des forces alliées en Normandie attisa la vigueur de la résistance. Elle décupla également la violence de la répression. 

 Une nuit du mois de juillet 1944, un accrochage eut lieu non loin de la bourgade. Deux camions ennemis tombèrent dans une embuscade. Au petit matin, un paysan découvrit le carnage. Une dizaine de soldats du Reich avaient été tués. Trois agonisaient. Lorsque la nouvelle fut connue, des enragés préconisèrent d’achever les blessés avant l’arrivée de la troupe. Leur mort serait imputée aux clandestins. Ils allaient passer à l’acte quand le maire fut informé du drame. Il accourut, aussi vite que ses membres atrophiés le lui permirent et s’opposa aux bravaches. Pour lui, nous ne devions pas ajouter à la sauvagerie de l’époque par un comportement indigne. Hors de question d’exterminer des hommes à terre. Il exigea qu’on les secoure. Son autorité ne souffrait pas de réplique. Les soldats furent transportés au village, puis, sur son ordre, dans l’enceinte de la mairie. Il se méfiait d’une partie de ses ouailles. Un médecin les soigna comme il le put. Quand les Allemands récupérèrent leurs blessés, le soir, tout avait été mis en œuvre pour les sauver. Le maire lui-même les avait assistés depuis le matin. Mais, on se doutait que l’agression ne resterait pas impunie.

 Trois jours plus tard, vers midi, on aperçut au loin une interminable colonne de véhicules et de blindés sur la route de Limoges. Personne n’avait jamais vu un déploiement aussi important. Les derniers doutes furent dissipés quand la colonne s’engagea dans la voie qui menait au centre-ville. C’était un détachement de la Panzer division Das Reich, comme celui qui avait massacré les habitants d’Oradour-sur-Glane. Il était inutile de fuir. Les militaires abattraient sans sommation les téméraires qui s’y risqueraient. C’est ainsi qu’ils avaient procédé lors de leurs précédentes exactions. Nous avons aussi distingué les uniformes des miliciens, conduits par Auguste, le fils honni. Les soldats nous ont rassemblés sur la place de la mairie, plusieurs centaines de personnes au total. Quelques tirs sporadiques signalèrent la fin tragique de ceux qui avaient essayé de s’échapper. À 14 heures, un officier supérieur nous lut une courte déclaration, Auguste et le maire à ses côtés. Un interprète traduisait au fur et à mesure.

  « Des habitants de cette localité ont tué des soldats allemands. Nous appliquerons les instructions du Reich. Pour chaque mort, nous pendrons 10 civils, soit un total de cent. Les exécutions auront lieu dans une heure. »

 Immédiatement, des hommes accrochèrent des cordes aux grilles des balcons et aux branches des arbres. Je me souviens parfaitement de l’atmosphère irrespirable de cette journée torride. Le soleil au zénith avait absorbé toute l’ombre. Une lumière crue, intense, nous éblouissait. Les pleurs des enfants se mêlaient au bruit des cordes que les bourreaux dépliaient et nouaient. Un adjudant aboya un ordre sec. Des soldats cherchèrent dans la foule les victimes. Au hasard, ils sortirent brutalement cent hommes. Un tenta de résister. Ils l’assommèrent et en extirpèrent un autre. Les otages furent traînés à leur potence. Alors, on entendit une voix, celle de Jean, qui protestait.

 — Non, vous n’avez pas le droit ! Ils n’ont rien fait, laissez-les en vie !

 — Tais-toi ! Hurla Auguste

 — Je ne me tairai pas, répliqua Jean. C’est monstrueux. Vous n’avez pas le droit !

  Le commandant allemand lâcha quelques mots. L’interprète traduisit.

 — Nous avons tous les droits, et surtout celui de punir des assassins !

 — Non, tuez-moi plutôt, en échange de leur salut. Je suis le maire et le seul responsable des erreurs du village.

 L’officier ricana avant d’ajouter : « Un infirme contre cent hommes dans la force de l’âge, vous n’y pensez pas, c’est un marché de dupes ! ». Un de ses adjoints s’approcha et lui murmura quelque chose à l’oreille. Le gradé changea d’attitude. Quand il reprit la parole, il n’avait plus le même ton.

 — Monsieur le maire, mon neveu faisait partie des soldats blessés, voilà trois jours. J’ignorais que leur aviez sauvé la vie. Vous êtes un brave. Vos concitoyens ne vous méritent pas. Néanmoins, j’accepte votre proposition. La vie d’un homme d’honneur vaut plus que celle de cent couards.

 Auguste implora la clémence de l’Allemand. Celui-ci maintint sa décision. Les otages furent libérés et Jean choisit le lieu du supplice. Sous le balcon de la mairie, le maire se ceignit de l’écharpe tricolore. Il vérifia que le mot « Liberté » apparaissait à la population, puis il fit savoir à ses tortionnaires qu’il était prêt. Il refusa de boire un verre d’alcool, escalada péniblement les marches de l’escabeau en repoussant l’aide d’Auguste et reçut, la tête droite, les yeux ouverts, le nœud coulant. Ensuite, il se jeta dans le vide, seul. Son corps se balança quelques instants devant nous et s’immobilisa. Jamais, il ne m’avait semblé aussi grand. Avec la mort, l’infirmité avait disparu. Le commandant fit descendre le corps, enleva sa casquette et s’inclina devant la dépouille. Les Allemands organisèrent une cérémonie pour rendre les honneurs militaires au défunt, comme s’il avait été un des leurs. Avant de partir, ils s’assurèrent qu’il serait dignement enterré. Nous ne les revîmes plus.

 — Et Auguste, qu’est-il devenu ? Tu disais que c’était l’exemple à suivre ?

 — Oui, avant que la guerre ne bouleverse nos repères. Il est mort, au mois d’août, dans un combat contre les Américains, les armes à la main. C’était un garçon courageux, mais il avait fait le mauvais choix.

 Mon grand-père s’épongea le front. Les confidences l’avaient épuisé. Il respira un grand coup.

 — Voilà l’histoire du boiteux. Tu comprends pourquoi tu ne dois pas te moquer ?

 — Oui papy, je comprends.

  À l’extrémité de la place du Capitole, une silhouette malhabile apparut. Le boiteux revenait vers nous. Il avait sans doute terminé ses courses. Je le regardai d’un autre œil. C’était il y a douze ans, en l’an 2000. Je n’ai plus jamais eu envie de rire d’un infirme.

                  

 

 

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