3eme prix Adultes : Fabien PESTY

Publié le par bourgeonsdeplumes

                                        Bons Baisers de Villethierry

 

 

 

 

-James, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
-Commencez par la bonne, je vous prie.
-Je vais plutôt commencer par la mauvaise.
-Je vous écoute, Monsieur le Ministre.
-Voilà James, vous savez qu'il y a eu la crise économique et ...
-Quoi, vous allez réduire mon cachet ?
-Oui, entre autre. Mais y'a aussi eu le réchauffement climatique et …
-Je vais rouler en voiture hybride, c'est ça ?
-En voiturette électrique, pour être précis. Mais y'a aussi la poussée générale du racisme et du repli sur soi-même et…
-Je vais quand même pas devoir me battre contre des méchants qui sont gentils ?
-Contre un enfant. Et premier de sa classe, qui plus est. Mais surtout en cette période morose les gens cherchent à se réfugier dans l'authentique, les valeurs sûres, ils veulent s'identifier à leur héros et…
-Je vais loger chez l'habitant ou bien ?
-Au camping municipal, en fait. Dans une caravane avec vue sur le terrain de pétanque et WC communs. A la turque, les ouaters, mais on vous fournit un seau d'eau et un pic pour en briser la glace et…
-Attendez attendez. C'est quoi que vous me proposez, cette fois-ci ?
-James, votre prochaine mission se déroulera dans l'Yonne.
-Lionne ? En Afrique ?
-Non, l'Yonne en Bourgogne.
-Comme le vin ?
-Oui. Et comme la région. C'est en France.
-Comme le bateau ?
-Et comme le pays.
-Lord, avec toute la considération que je dois à votre fonction ô combien respectable, c'est quoi ces conneries ? Bon sang mais my name is Bond, James Bond. J'ai crapahuté dans tous les pays exotiques de la planète, j'ai niqué un géant avec des dents en ferraille, des savants fous, des armées russes. J'ai couché avec Ursula Andress ou Halle Berry, …
-Oui mais le Berry c'était pas dans notre budget. La Bourgogne c'est exactement comme vous aimez. Euh… sauvage. Et il y a une super équipe de foot, là bas. L'AJ Auxerre, même qu'ils ont déjà gagné la Coupe de France !!
-Vous vous foutez de moi ?
-Mais non. Trois fois, même !
-Mais… Et je vais faire quoi là bas ? Ramasseur de balles ? Vendangeur ?
-Non, pour ça ils ont déjà leur avant-centre belge.
C'est dans une charmante bourgade, vous verrez. Son trésor, qui date d'avant les années d'antan, est exposé au musée de Sens. Ou du moins il y était exposé, vu qu'il vient d'être volé, et sans effraction.
-Et je dois le retrouver ?
-Bingo ! On ne sait pas grand-chose sur ce trésor étant donné qu'il n'existe quasiment aucune trace de son histoire. Et les seuls documents semblant attester de son existence sont écrits dans un patois tellement incompréhensible que même les plus terreux des culs-terreux n'y comprennent rien et sont incapables de les déchiffrer.
-Ça s'annonce coton. Mais la police locale ne peut pas s'en occuper ? Pourquoi envoyer un espion de ma pointure enquêter sur un trésor dont tout le monde se fiche ?
-Pour aucune raison, Bond. Mais on n'a rien de mieux à vous proposer. Ou alors un plaisantin qui sonne aux portes et se barre en courant, dans un bled d'Arménie. Il sème la psychose au sein de la population, les gens n'en dorment plus la nuit et…
-Ok, c'est très bien un trésor à retrouver dans l'Yonne... Et pour la James Bond Girl ?
-Vous irez au Bar des Sports et vous demanderez Madame Solange. Elle a arrêté les frais il y a 25 ans mais elle a accepté de reprendre du service pour vous.
-Ça s'annonce méga coton… Et comment s'appelle ce charmant trou où je dois accomplir mon prochain opus ?
-Jeanpierreville ou Patrickland, un truc du genre. Attendez que je vérifie mon post-it… Ah voilà : Villethierry !
-Tout un programme. Rien d'autre ?
-C'est tout pour le moment. Vous passerez voir Irène la secrétaire, elle vous remettra des tickets restos et la clé de l'antivol du solex.
-Je croyais que j'avais une voiturette électrique ?
-C'est le cas, mais son autonomie est limitée à 70 kilomètres. Et nous ne sommes pas certains qu'il y ait l'électricité par là bas…

-Q va vous présenter ses deux dernières trouvailles. Vous savez qu'il n'est pas du genre à rester entre deux chaises. Q, c'est à vous.
-Bonjour James.
-Bonjour Q.
-James, ma première invention est une tige métallique torsadée en forme de queue de cochon. Elle devrait vous permettre de parer à toute éventualité face à une bouteille de Chablis ou de Passetougrain. Elle vous sera très utile là bas.
Le second objet ressemble à s'y méprendre à un stylo. D'ailleurs c'en est un. Mais grâce à un ingénieux mécanisme, il vous suffira d'actionner l'un des quatre boutons situés à son extrémité pour écrire en noir, bleu, vert ou rouge à l'envi.
-C'est comme qui dirait un stylo quatre couleurs?
-Excellente idée ! Je n'avais pas encore trouvé de nom pour cette invention. James, vous êtes un génie !
-C'est bien mon drame… Merci Q, si jamais je n'ai besoin de rien, je saurai m'adresser à vous. Au fait, Monsieur le Ministre, quelle est la bonne nouvelle ?
-Le tournage aura lieu en juin. A cette époque, il devrait ne pas trop pleuvoir. Bonne chance, Bond.




My name is Bond, James Bond. J'ai crapahuté dans plein d'endroits, j'ai niqué des tas de vilains. J'ai couché avec des bombasses, … Et aujourd'hui, me voilà parachuté à Villemachin où depuis mon arrivée la pluie n'a pas cessé d'intervenir en trombe. On m'a missionné de retrouver un trésor, des bijoux de pacotille. Personne ne saurait dire précisément à quoi ils ressemblent, personne ne saurait même dire s'ils ont déjà ressemblé à quelque chose. Mais je suis un agent très spécial, je sais que des millions de gens vont suivre mes exploits icaunais alors j'ai pas vraiment intérêt à m'embourber dans la mélancolie des lieux.
En arrivant ici, j'ai revendu la voiturette pour pouvoir me payer l'hôtel. Je demanderai quand même une facture et essaierai de faire passer ça en note de frais.
Tiens, voilà un autochtone à l'air presqu'affable, il ne m'a pas encore lâché ses chiens dessus.
-Ola, mon brave ! Toi y'en a pouvoir indiquer chemin à moi pour Hôtel du Lapin Bougon ? Toi y'en a moi comprendre dire ?
-Dis donc le parisien, va falloir qu'il arrête de me prendre pour un con s'il veut pas recevoir un coup de manche de bêche derrière les oreilles ! Quand on a le soulier tout crotté, on fait profil bas et on s'exprime dans l'humilité.
-L'humilité ça me donne des rhumatismes. Et ce n'est pas votre terre qui crotte mes souliers, c'est mes souliers qui vernissent votre terre. Alors cet hôtel, vous savez où il perche ?
-Ben mon vieux, il cause bien haut pour quelqu'un qui va crécher au Lapin Bougon… Alors c'est pas compliqué, pour s'y rendre il va prendre tout droit, puis toujours tout droit sauf à un moment donné quand faudra qu'il tourne. Il va tomber sur un hôtel où que c'est marqué "Lapin Bougon" dessus, de là il sera arrivé. Il n'a qu'à dire qu'il vient de ma part, la patronne lui paiera le p'tit blanc.
-Merci l'ami. Et comment qu'il s'appelle ?
-Ben, "Au Lapin Bougon". Il vient de lui dire. Sont de bien curieuses gens, les parisiens de par chez vous.
Mes aventures s'annoncent pour le moins… aventureuses.


La patronne m'a effectivement offert le p'tit blanc, j'ai dit que je venais de la part d'un gars qui m'a indiqué la route, il semblerait que ce sésame lui ait suffit. Elle m'a ensuite fait visiter ma chambre. Spacieuse et soignée, la vue sur les vignes et sur les reliefs bourguignons me garantit le dépaysement. Le repas qui suit est fidèle à la réputation gastronomique que l'on prête à cette région, le rouge qu'elle me sert n'a pas eu le temps de connaître les faveurs du tire-bouchon de Q. Elle a dégainé le sien de la poche de son tablier avant que j'ai eu fini de lire le vignoble sur l'étiquette. Superbe modèle d'ingéniosité, le sien, un De Gaulle qui lève les bras en s'enfonçant dans le bouchon, qu'elle extrait en les rabattant d'un coup sec dans un "ploc" prometteur.
L'endroit me paraît mieux qu'un moindre mal pour cautionner mon séjour. Et en plus, elle prend les tickets restos. Je profite de cet élan d'optimisme pour m'adresser à la tenancière du lieu :
-Dites voir, patronne, sauriez-vous m'indiquer un lieu de distraction où je pourrais mettre à profit mon ébriété naissante et tuer mon précieux temps à coups d'occupation divertissante ?
-Elle a rien compris.
-Quand vous voulez vous amuser, vous autres, comment vous vous y prenez ? Tel est le but de ma question.
-Ben en journée y'a bien la machine à trancher le jambon chez le charcutier. Mais il doit être fermé à c't'heure. Pis sinon y'a la télé.

-Et pourquoi il irait pas faire un tour de solex sans casque ? C'est divertant, ça !
-On m'a conseillé le Bar des Sports.
-Ah, ce genre d'amusement de la jeunesse. Ça, pour sûr qu'y a pas de billard électrique dans mon établissement. Bon alors pour y aller, c'est simple : c'est pas compliqué. Y'a juste qu'à faire le même chemin que pour venir ici, mais à reculons.
-Merci brave dame, à demain.
-Bonne soirée, Monsieur Bond.
-Une dernière chose, vous pourriez m'appeler un taxi ?
-On se connaît pas assez pour ça, je préfère continuer à vous appeler Monsieur Bond.
Je la laisse à son propos et vais appeler moi-même le taxi. Je l'entends parler discrètement au téléphone, je parierais qu'elle fait part de ma prochaine étape. Les moyens de communication semblent fonctionner à merveille dès lors qu'il s'agit de colporter.


Dix minutes après. Une voiture fait crisser les graviers. La portière arrière s'ouvre et m'invite à pénétrer dans la limousine aux vitres fumées. L'intérieur est en cuir et une vitre me sépare du chauffeur, sûrement pour éviter au client de lui jeter des cacahuètes. Je perçois le claquement des portières qui se verrouillent puis un pshittt de mauvais augure. Et l'intérieur devient comme les vitres : fumée.
Quand je sors de mon roupillon quelques heures plus tard, au moins une semaine s'est écoulée. Une terrible migraine semble avoir établi son nid dans le coton de mon cerveau. Je passe machinalement ma main sur mon cuir chevelu et évalue la taille de la bosse qui a poussé. Joli coup.
Je jette un œil torve alentour. La décoration est sommaire : une porte et un malabar de type local qui me tient en respect avec un fusil de chasse. Je prends l'initiative des présentations.
-Bonjour mon brave. My name is Bond, James Bond.
-Pas moi. Si il fait le moindre geste, j'le dégomme comme un sanglier.
-Je vais réfléchir à votre proposition…
Le gaz soporifique n'a pas totalement dissipé ses volutes et je sens que je vais avoir du mal à compter sur moi-même pour tenter de me tirer de ce sale pas. Je suis forcément moins alerte quand j'ai le cerveau fracassé.
-Dites, la bosse c'était obligatoire ?
-Non.
Le costaud a l'air aussi avenant qu'une infection ovarienne chez la guenon. Il a les épaules plus larges qu'un meuble de brocante franc-comtoise. Alors autant dire que le fusil relève plus du gadget que de l'arme de dissuasion. Il sort un téléphone portable d'une de ses poches garde-manger, et compose un numéro avec toute la facilité que lui propose la combinaison d'une mémoire de poisson rouge alzheimer et de la dextérité digitale d'un éléphant de mer portant des moufles. J'ai tout le loisir de noter le numéro qu'il appelle. Ça décroche, il cause.
-Patronne ?

-Ben la patronne, quoi ?

-Ah ben j'ai du me tromper d'erreur de numéro. Désolé de vous avoir causé du dérangement.
Il raccroche en broyant la moitié des touches du clavier et observe l'écran du téléphone avec l'air le plus perplexe du monde, semblant chercher la raison pour laquelle la technologie moderne lui a joué un tour de cochon. Je profite de cet instant d'intense réflexion pour chiffonner le morceau de papier dans mon cerveau sur lequel j'avais griffonné le numéro, et lui balance la boulette au visage. C'est une image, mais qui fait du bien.
Mon rude bonhomme pose alors son fusil contre le mur et sort par la porte. Celle-ci semble donner sur une chambre, d'où j'entends voler des noms de volatiles obèses, le gaillard d'avant se fait rebaptiser par une voix de baryton triple alto.
Quand il finit par revenir, il est accompagné d'une espèce de bonne femme maquillée comme une pute volée. Et moi je suis accompagné du fusil. Je lui lance, perfide :
-Alors Dugenou, qui c'est qui a une tête de sanglier, hein ?
Je vais pour enchaîner avec une allusion sur sa tête de phacochère, mais faisant fi de ma menace et de mon cynisme, le belliqueux s'approche de moi avec ce qu'il a de plus nonchalant dans la démarche. Je riposte à sa bravade par une pression sur la détente du fusil, mais celle-ci ne renvoie que le cliquetis significatif du fusil chargé à vide. Et c'est d'un bourre-pif chargé à l'acier qu'il punit mon impétueuse initiative. Je repense au sanglier et à son groin écrabouillé et je me prends déjà de nostalgie pour feue la symétrie de mon nez.
Mon bourreau me sort de mes considérations philosophiques en m'attrapant l'oreille à pleine main. Il me relève ainsi, me dépoussière les vêtements avec toute la préciosité qui l'habite puis se crache dans la paume et me passe la main dans les cheveux pour me coiffer une raie sur le côté.
-Faut être présentab', quand c'est qu'on doit causer à une dame du monde.
Ce type avait du être poète-cariste il y a plusieurs vies de ça. Il me présente devant la bonne femme, ou tout comme. Elle prend la parole, je la lui laisse.
-Paraît que vous êtes James Bond ? Paraît que vous me cherchez ?
-Pourquoi, vous êtes un billard électrique ?
Le gaillard salue ma répartie d'un second coup de poing sur ce qui me reste de pif. Je veux lui signaler son manque d'originalité mais ne parvient qu'à balbutier que quelques bulles de sang. La grosse moche reprend la discussion et donne à nouveau dans la devinette :
-Vous voyez toujours pas qui je suis ?
J'hausse les épaules, genre "ça dépend". Le malabar bourguignon incite à la pondération.
Elle continue à m'imposer son monologue :
-Madame Solange, ça vous cause ?
Haussement d'épaules. "Ça dépend".
-C'est peut-être pas le genre d'ébats auxquels vous vous attendiez. Mais j'aime pas trop qu'on vienne foutre son nez dans mes affaires !
-Paradoxal, pour une ancienne putain. Et puis de toute façon, vu ce qu'il en reste, de mon nez, elle ne risque pas grand-chose…
-C'que vous cherchez, c'est moi qui l'aie. Me demandez pas pourquoi ni comment, c'est une longue histoire et je préfère garder ma salive pour vous cracher dessus.
Charmante attention. En même temps, si elle balance le nom du coupable dès le début du film, va falloir meubler pour la suite.
Elle demande à Jean-Claude, c'est le prénom du comique-troupier, d'appeler les autres. Et arrive alors une dizaine de Jean-Claude avec des fusils, des fourches, des barres à mine et toute la panoplie du parfait quincailler-tripier. C'est les autres.
-Je suppose qu'il est inutile que je vous fasse un dessin ? Au revoir, Monsieur Bond…
Dommage pour le dessin, j'aurais pu lui proposer mon stylo quatre couleurs. Elle sort et me laisse en tête à têtes avec les chewing-gums. Je pense qu'en toute objectivité, je suis dans le pétrin.


-Coupez !!
Le metteur en scène fait son apparition avec fracas, il brandit les poings au ciel et fulmine comme un pompier
-Ça va pas du tout du tout, là !! Ils vont tout me bousiller mon gars, les bouseux ! C'est que j'en ai encore besoin de mon héros, moi ! Bon James, mouche ton sang et ravale tes dents, on se tire…


J'ai quand même gardé ma chambre pour une semaine supplémentaire. J'aime bien leur pinard.

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