3ème prix Jeune: Elsa FONTENY

Publié le par bourgeonsdeplumes

C'est le lendemain de mon dix-huitième anniversaire...

(La Route)
   




« Sur les flots, sur les grands chemins, nous poursuivons le bonheur. Pourtant, il est ici, le bonheur. »
Horace.






C’est le lendemain de mon dix-huitième anniversaire que je me rendis compte à quel point ma vie était superficielle et dénuée de substance.
Je massais mes tempes. J’avais dû avoir trop bu la veille ; tous mes souvenirs étaient flous...Je chaussai difficilement mes pantoufles roses à poils et descendis les escaliers. La descente s’avéra périlleuse. Enfin arrivée dans le hall, je pris la direction de la cuisine. Sur le frigo, un post-it :


Ma chérie,
Nous sommes partis au bureau, une affaire de haute importance.
Nous seront là en fin de soirée.
Bisous !
(Les aspirines sont dans l’armoire, tiroir du dessous !)
Maman et Papa



Bonne idée, les aspirines. J’ouvris alors la porte du frigidaire et en sortis une bouteille de jus de fruits. J’essayai en vain de trouver un verre propre, mais tous étaient au lave-vaisselle, et des gobelets jonchaient le sol. Alors, je bus à même le goulot. La fraîcheur du liquide me glaça mes quelques neurones restants. Puis, d’un pas lourd, je traînai mon corps jusqu’à l’armoire, et tirai le tiroir. Là, magie de la science, m’attendait la boîte de médicaments. Je m’en saisis comme d’un précieux trésor et avalai deux cachets, le tout arrosé d’une gorgée de jus de pomme. Au bout de quelques efforts, j’arrivai enfin au salon. Je m’affalai sur le canapé et allumai la télévision. Les pubs défilèrent « Lotion Cheuveudor et les cheveux repoussent même sur la tête des chauves. », « Maquillage Voiturevolée, réveillez votre féminité ». J’avais beau zapper, la société de consommation s’acharnait à diffuser des publicités. 12 :32. C’était l’heure des jeux télévisés. Attention à la Marche. Je changeai de chaîne. Tout le monde veut prendre sa place. Je passai sur la 6. La petite maison dans la prairie. Discours moralisateurs et niaiserie qui dégouline, bonjour ! Déprimée pas ce programme, je remontai dans ma chambre. Je n’aurais pas dû me regarder dans le miroir. Je faisais peur à voir. Cheveux en bataille et restes de confettis. Yeux cernés et fatigués. Bouche pâteuse. Je poussai un soupir. Sur les bords de la glace, étaient accrochées des photographies. Une en noir et blanc de mes parents. Moi bébé bavant sur une pauvre girafe. Un cliché de grand-mère dans sa maison à Villethierry, un village de l’Yonne. Puis de nombreuses photos de mes amies. Sur celle-ci, au centre commercial. Sur une autre, étendues sur la pelouse d’un parc, des granités à la main. Ici, un « câlin-collectif ». Là, à la plage, aux bras de Beach-volleyeurs. Mais en haut, à droite du psyché, un portrait retint mon attention. Moi. Lui. J’avais oublié son sourire. J’avais cru m’être débarrassée de cette photo et rayé ces images de ma mémoire. J’arrachai avec rage le bout de papier glacé et l’offris à la déchiqueteuse. Comme toutes les autres. Je regardai ensuite avec délectation le papier se transformer en fines bandelettes, sous les gargouillis du broyeur. Mais mon cœur se serra. Comme à chaque fois.
Je secouai mes cheveux bruns, pour chasser ces souvenirs. Je me dirigeai, le cœur lourd vers la fenêtre et m’assis sur le rebord. Il faisait beau ; nous étions en juillet. Devant moi, le merisier. Il devait être vieux, car son tronc, ses branches étaient énormes. Les oiseaux s’y installaient souvent. Les merles y mangeaient ses fruits. Les mésanges y dégustaient les boules de graisse que nous suspendions l’hiver. Mon père avait remarqué qu’un couple de pics épeiches avait creusé leur nid dans son tronc.
Mon père. Il pouvait vous parler durant des heures de la nature, sans pour autant vous ennuyer. Je ne lui parlais pas des mes peines de cœur, mais lorsque ça n’allait pas, je savais où le trouver. Au fond du jardin. Là, sans rien dire, il me donnait un outil, et je taillais. Une pousse de travers. Une petite branche gênant une autre. J’éclaircissais les feuillages, prenant soin de ne rien couper de trop. Mes gestes, à mesure que le temps passait, devenaient de plus en plus précis. Ca ne réglait rien à mes soucis, non, mais tailler un bonsaï, un buisson, m’empêchait d’y songer, puisque je ne pensais à rien. Juste à tailler. A regarder le végétal et imaginer comment une fourmi verrait cet amas de feuilles. Il ne restait plus qu’à ôter les pousses de trop, pour aérer, pour laisser passer la lumière entre les rameaux et donner naissance à un nouvel arbre. Tout ça dans un silence presque religieux. Nous entrions dans un temple de verdure, de rosée, d’humilité, de sagesse... On y était plongé dans une sérénité sans nom. Lorsque je saisissais le tronc d’un jeune arbre, je sentais presque le flux de sa sève sous la pulpe de mes doigts. Ces moments étaient souvent interrompus par les cris de ma mère me demandant de venir l’aider.
Il pesait un silence dérangeant dans ma chambre. Moi qui étais habituée aux fêtes assez... bruyantes. J’allumai ma chaîne stéréo. Le CD tourna. « Hey Jude... Don’t make it... » commença John Lennon. Je soupirais d’aise. Les oiseaux gazouillaient joyeusement. Cécilia m’avait envoyé un SMS, plus tôt dans la matinée ; sa petite sœur était née. Sarah. Bienvenue dans ce monde, petite Sarah... Un sourire se dessina sur mes lèvres. J’aurais aimé avoir une petite sœur, moi aussi. Mais mes parents avaient un travail qui empiétait sur leur « vie de famille ». Du moins, ils le laissaient déborder. Bref, ma mère avait très vite déclaré qu’il n’était pas question d’avoir un deuxième enfant. « Les Chinois sont même obligés de n’en avoir qu’un, ou alors de payer des taxes. Et ils vivent très bien sans une tripotée de bambins vomissant leur purée Bledina et hurlant en imitant les Indiens ». Son verdict était donc sans appel.
J’ai appris très tôt que certaines choses n’étaient pas discutables avec elle. Notre premier conflit remonte à mes cinq ans. Je voulais enlever mon siège auto et m’asseoir sur la banquette, comme les grands. Et ma mère n’était pas d’accord. Ca a continué avec une peluche ou une jupe qu’elle refusait de m’acheter, une journée à la maison qu’elle ne m’autorisait pas, alors que je me croyais malade, une soirée chez une amie qu’elle ne m’accordait pas... Depuis, de l’eau avait coulé sous les ponts. De plus, je partais dans une semaine pour mon appartement dans la région parisienne. Ca allait être un nouveau départ, une sorte de saut dans un monde nouveau pour moi. Paris allait me changer de cette maison, grande -mais seulement pour accueillir du vide- entourée de champs. Ces champs que j’aime tant. Courir dans ces grands espaces... Peu de gens l’ont fait. Ils ne savent sûrement pas à côté de quoi ils passent. Car même si ma voisine, la redoutable « Mère Cachon » surveillait sa propriété et que son accueil –fusil à la main et chiens babines retroussées- était assez peu chaleureux, cela ne m’a jamais empêché de crapahuter entre les plants de maïs ou de serpenter à travers les jeunes épis de blé. Son verger aussi était assez prisé. Nous –les jeunes du village- nous accrochions aux branches des pommiers, faisions dégringoler de belles pommes bien mûres pour ceux restés en bas. Nous mordions dans la chair à pleine dents et nous nous tachions avec le jus sucré. Nos dégustations étaient ponctuées des interventions des Molosses. Les poursuites étaient brèves ; les chiens se fatiguaient vite.
La Route allait me manquer, elle aussi. Cette petite route qui passait devant chez nous. Elle devait être vieille, car du lichen la couvrait par endroit, et le goudron était irrégulier. Mais cela ne nous empêchait pas d’y marcher pendant des heures, souvent pieds nus. Manon et moi en étions les plus ferventes adeptes. Cette route, nous l’avons connue sous tous ses états : sous le chaud soleil d’août, sous une pluie diluvienne, en septembre, puis après la pluie, lorsque les timides rayons du soleil lui donnaient des reflets d’or ; sous la neige, aussi. Alors elle devenait le terrain de jeu préféré de tous les adolescents. Elle était légèrement en pente, à la fin, alors, vous vous en doutez, nous y faisions de la luge. Cette route peut être le symbole d’un tas de choses, de la vie, de l’enfance, de l’esprit... Mais pour moi, elle est bien plus. C’est sur cette route que j’ai passé les meilleurs moments de mon adolescence, mais aussi les pires, les plus incertains et les plus tristes. Cette route m’a entendu rire aux éclats, m’a soutenu lors de mes premiers pas, m’a vue pleurer, grandir, m’a aidé à me vider l’esprit, lorsque c’était nécessaire. Oui, la Route allait cruellement me manquer. Et beaucoup d’autres choses aussi. Comme ces soirées d’octobre où nous nous étendions dans l’herbe, le soir. Les feuilles du chêne découpaient le ciel bleu nuit. Nous discutions de choses et d’autres, certains se passaient une cigarette, et nous fixions le point lumineux passer de lèvres en lèvres. Les rires fusaient et nos yeux brillaient. Un soir, Théo avait soupiré puis dit « Finalement, c’est peut-être ça, le bonheur. ». Et je crois qu’il avait raison. Le bonheur, on le cherche, on fume de tout et de n’importe quoi, on boit, alors qu’il suffit de s’allonger sous un arbre et de regarder le ciel et les étoiles qui commencent à apparaître pour le trouver.
Ces petites réunions n’avaient plus vraiment lieu. Tous les étés, il y avait des jeunes en moins. Nous n’étions plus que cinq, cette année. Et je partais dans quelques jours. Peut-être que la campagne allait s’ennuyer de nous. Mais nous avions tous fait la promesse de nous retrouver, dans quelques années, à rire et chanter sous cet arbre, protégés par l’obscurité. Bien sûr, il n’y aurait plus cette insouciance propre à l’enfance, ce serait différent. Mais le changement a parfois du bon. C’est ce que tout le monde disait. Et Paris m’aiderait à effacer le souvenir douloureux de cette histoire. Le coup classique, vous savez. La fille rencontre le garçon. Ils vivent une idylle rapide, trop rapide. Le garçon s’en va –fin des vacances. Le garçon ne rappelle plus la fille. La fille essaie de l’oublier. Fin de l’histoire. Oui, j’espérais que Paris allait être un moyen d’oublier tout ça.
Je me dirigeais vers la salle de bains, quand un mur de ma chambre attira mon attention. Un mur blanc, comme les trois autres. Il était trop blanc, trop fade. Comme une page blanche sur laquelle la vie n’a pas encore laissé sa trace. Je fis le vide au pied de ce mur, dégageant la table basse et retrouvant au passage un CD de Lenka. Je descendis à la cave et pris le nécessaire pour peindre. Et deux pots de peinture. Le bleu était parfait. Et le noir... C’était du noir. Une fois retournée dans ma chambre, je glissai le CD dans ma chaîne et posai celui des Beatles dans sa boîte. Les notes enjouées, féminines et insouciantes que chantaient la chanteuse montèrent jusqu’à moi.
Je répandis la peinture bleue dans le bac. Je venais de mettre le ciel d’octobre dans ce récipient de plastique rouge. Je saisis le rouleau, le plongeai dans la pâte céleste et l’étalai sur le mur en mouvements irréguliers, lents. Après avoir peint un rectangle asymétrique, je m’attaquai à l’obscurité. Dans un bac –vert, cette fois -, je versai les feuilles et les branches sombres et les peignis sur mon ciel. Une fois chaque feuille de la ramure représentée fidèlement, je m’écartai de mon ciel pour mieux le regarder. C’était ça. J’avais immortalisé nos soirées d’octobre sur un mur de ma chambre. Si j’avais voulu les couler dans de la résine, les coincer entre deux plaques de verre, les épingler sur une plaque de liège, le résultat aurait été moins vivant, moins réaliste. Avec un pinceau fin, j’écrivis en noir, dans un coin du ciel : « En souvenir des jours heureux et en attendant les prochains ». 

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