Coup de coeur de Claire FAVAN : Elle, de Valérie LUCCHESI

Publié le par bourgeonsdeplumes

 

 

ELLE

 

De Valérie LUCCHESI, USA


Coup de Cœur de CLAIRE FAVAN 2014

 

 

 

Elle a peur d'Elle. Depuis toujours. Elle rase les murs de terre des masures, silhouette indistincte et silencieuse que seuls les chiens solitaires perçoivent. Elle maudit son ombre que le soleil projette loin dans la rue derrière elle, géant importun collé à l'extrémité de sa burqa. Elle maudit le destin qui l'a faite femme. Elle maudit les hommes qui l’ont faite victime.

Elle a quelques souvenirs lumineux de son enfance il est vrai, mais c'était avant. Elle se rappelle l'odeur âpre des chèvres dans l'enclos, la douceur de la laine des agneaux dans laquelle elle enfouissait son visage, le rituel simple et immuable de la prière avec sa mère. Elle aimait chaque fête qui égrenait l'année, promesse de friandises et de musique ensorcelante. Elle riait et tournait, tournait, tournait encore, jusqu'à l'étourdissement, emportée par la puissance mélodieuse et rythmée.

Maintenant elle n'assiste aux fêtes que lorsqu'on la force et regarde avec terreur les petites filles tourbillonner. Elle sait que la pièce de tissu qui la dissimule intégralement et l’étiquette comme femelle anonyme parmi d’autres ne la protège pas le moins du monde. Amère clairvoyance, atroce expérience.

Personne ne peut la protéger, personne. Le sentiment de sécurité lui a été arraché il y a longtemps, brutalement, pour toujours. Elle fouille sa mémoire pour ressusciter la sensation de sérénité qu’elle éprouvait à l’abri des bras maternels, en vain. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une ombre qui a peur d’avoir un corps, un visage, une existence. Elle tente maladroitement d’apprivoiser sa peur en imaginant être invisible.

Chaque fois qu’un enfant jette une pierre pour chasser un chien, elle hurle « NON » d’une voix suraigüe, chancelante. Des images se bousculent dans sa tête, diables jaillissant de leur boîte pour l’engloutir. Elle s’enfuit alors d’un pas hébété jusque derrière les murs de sa masure et s’effondre à l’abri de tout regard. Les souvenirs harcèlent sa mémoire, chacun exigeant la préséance. Elle entend les hurlements de sa mère, elle voit les pierres jaillir et frapper son crâne jusqu’à ce que l’odeur métallique du sang sature l’air, jusqu’à ce que les cris cessent, définitivement.

Rien n’aurait pu la sauver. L’ennemie était plus forte que sa mère, oui, plus forte que sa mère pourtant si forte. Elle sait qu’Elle est là, tapie dans l’ombre, qui fouine, épie, guette. Elle n’attend qu’un prétexte pour fondre sur elle, cette saleté de rumeur.

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