2eme prix Adultes : Fabien PESTY

Publié le par bourgeonsdeplumes


                                                        FIN MARS
                             




 

 




Un brouillard à couper au diamant nous frisouillera les cheveux. A nos têtes retrouvées de gosses morve-au-nez on prêtera la nostalgie des vacances scolaires, les promesses de devoirs à se débarrasser le premier jour, parce que pour être tranquilles, et concédés le dernier jour, parce qu'autre chose à faire. Fin mars.
On dira "Tu te souviens, la mer ?", et on se souviendra de la mer. La mer, on l'a jamais vue, chaque fois qu'on arrivait elle s'était barrée, en vacances, ou malade, ou "y'a jamais eu la mer ici" nous avait dit un ancien qui n'avait plus toute sa tête, pourtant le teint martyrisé par les tempêtes, alors qui croire ? La nostalgie, on y donnera les couleurs qu'on veut, la musique qu'on veut, la météo qu'on peut. On prendra la peine de visiter des souvenirs d'aventures qu'on n'a jamais connues, parce que c'était pas le bon endroit, parce que c'était pas la bonne saison. Fin mars.
Et le patois des bédouins, l'odeur des chameaux, des chameaux en Normandie ?, et pourquoi pas, après tout on n'y a jamais foutu les pieds, en Normandie, alors des chameaux ou des plages de débarquement, qu'importe, on achètera des cartes postales. Avec l'adresse écrite à droite, sur les quatre lignes prévues à cet effet alors que trois suffiraient, on va quand même pas préciser "France" alors qu'on écrit de France, le facteur connaît son métier, même s'il boit. Ah ouais, tu savais pas ? Des trucs colorés, des trucs bicolores, des trucs incolores, des trucs à degrés, ceux qu'il n'y a pas au dehors. On parlera de l'avenir au passé, "Tu te rappelles, quand on sera grands ?", "Un jour, je t'emmènerai jusqu'à la veille", "Le lendemain on reviendra tout crottés, avant". On sera en été, fin mars.
On se dira tout haut ce qu'on n'a jamais réussi à se dire tout bas. On fera les malins, "ouais, je m'en doutais" qu'on crânera. On n'aura pas de mal à s'en douter, c'était une salope, toute la bande le pensait, et le reste n'est qu'une histoire de priorité grillée, de sens interdit emprunté. Ça coûte deux points sur le permis de l'amitié, mais on les retrouve automatiquement au bout de trois ans sans infraction. Et tiens, une question qu'on se posera : c'est parce qu'on était bourrés qu'on foutait Stairway to Heaven ou parce qu'on foutait Stairway to Heaven qu'on finissait bourrés ? On a inventé le Air Guitar - qui d'autre ? - aujourd'hui y'a même un champion du monde. Si on ne l'a pas été, c'est parce qu'à l'époque y'avait pas bézef de compétiteurs, quoi d'autre ? Et puis nous on concourrait sur le Deep Purple ou sur les Pistols, ça a quand même un peu plus d'allure. Tu te rappelles ? Tu te rappelleras peut-être, fin mars.
Et on reviendra sur les pas de notre enfance. Le cathé. A doigter Virginie derrière la sacristie, on lui avait même presque mis un cierge, on était éduqués à bonne école. On croyait pas plus au Bon Dieu qu'à la victoire de l'Equipe de France un jour, et pourtant on avait fini tout habillés dans la fontaine du village, j'crois bien qu'on s'était même fait engueuler par nos respectives. 3-0, trois cierges dans ton éducation, l'Bon Dieu ! Et ça nous fera marrer, alors on se marrera.
On n'aura pas le cœur à se marrer, en vrai. Pas tant à cause de l'actualité, même si pourtant, qu'à cause qu'on aura froid. Fin mars.
Alors on foutra Stairway to Heaven dans le walkman, chacun un écouteur dans l'oreille, en demi stéréo, j'aurai Plant, t'auras Page. On retournera à la bagnole, il pleuvra, la tienne ou la mienne, qu'importe, t'as pas le permis. On cherchera une autre cassette sous le siège, on prendra une au pif, une avec rien d'écrit dessus, on la mettra dans l'auto-reverse. Dès les premiers riffs je joindrai mes deux mains et presserai un champignon imaginaire, et je donnerai le nom du groupe, le titre du morceau et même l'année. Bonne réponse. Toi, tu pourras pas lutter, forcément, j'ai pas de mal à gagner le point.
 
Toi maintenant, t'as l'Appenzeller, le cerveau en gruyère. T'as des courants d'air dans la mémoire. T'as essayé de fermer les fenêtres ? Y'a tout qui s'envole, faut pas laisser faire. Comment t'as chopé ça ? Le bisphénol dans les biberons, les pétards, le wifi qui te grignote les connexions, les OGM dans tes céréales ? T'as pas mérité ça, enfin je crois pas, enfin tu me le dirais, hein ? Tu me regardes comme si j'étais le mec qui vient pour le gaz, pareil. Et la suite de ta saloperie, c'est quoi ? Tu vas baver, faire sous toi ? Tu vas finir par me dégoûter ?
Je pourrais m'excuser de ne pas être venu te voir plus tôt, mais ça changerait quoi ? Dès que je me serai barré t'auras même oublié que je t'ai rendu visite y'a cinq minutes, alors les mois précédents, autant pisser dans le calendrier de l'Avent. Ça te fait marrer mes singeries ? Ben ouais, il te reste plus que ça, la politesse.
 
Fin mars.
On décapsulera une Orval. Six degrés, annonce le titre, ça donne envie de boire le bouquin en entier. C'est des curés qui fabriquent ça, tu pourras avoir la main lourde sur le goulot, t'as l'onction d'En Haut, t'es couvert. On en boira six tomes, on sera sûrement un peu pétés, on ricanera pour rien, sur tout. Ça serait bien que ce soit bien comme ça. Parce que la vérité, toi tu l'as oubliée, moi j'ai pas cette chance. Moi je suis en bonne santé et je te vois partir, je te regarde fuir. En fuyant du regard. Tu sèmes tes souvenirs, pourtant t'arrives pas à retrouver ton chemin. Ta merde, ouf qu'elle existait pas à l'époque du Petit Poucet, sinon ses miettes il les aurait jetées aux oiseaux et on aurait eu une histoire pas marrante.
On retrouvera, fin mars, le chêne sur lequel on avait gravé nos prénoms. Moi j'y verrai une preuve de plus. Toi t'y verras deux prénoms gravés sur un chêne. Aujourd'hui tu écris à l'encre sympathique sur la plage, t'as même pas à attendre la marée haute pour que ça disparaisse. Pourtant t'avais tout de consigné au propre, tout de bien rangé. T'avais plus de cartes postales dans la tête qu'un escadron de l'Aéropostale. Aujourd'hui t'aurais plutôt la cargaison d'un pigeon voyageur. Auquel on aurait coupé les ailes.
Alors finalement, on ira pisser face à la mer, parce que la bière, et parce qu'on n'est pas exhibitionniste. On chantera – on gueulera, oui ! – "I'm gonna give you my love (bis)", je ferai "Wanna whole lotta love ?", tu feras le solo de Page à la bouche, et on regardera la mer s'échouer dans l'horizon, et on rêvera d'Amérique, ou d'Angleterre parce que c'est moins loin. Fin mars.
Puis on se cassera pour de bon, moi je retournerai dans mon futur, ancré dans mon passé, toi tu retrouveras ton présent, perdu dans ton présent.
 
Je te regarde, et t'as la tronche d'un bienheureux. C'est peut-être ça, le secret du bonheur : l'oubli. Pas de nostalgie, pas de mélancolie. Rien à regretter, tout à réinventer.
Je suis ta jeunesse, note-le quelque part. Je sais bien que tes post-its ne collent plus et qu'ils finissent tous par glisser sous le frigo, je sais bien que c'est ma place chez toi, désormais. Sous le frigo.
La dame en blouse blanche me fait des signes, je crois que c'est l'heure d'un truc où j'ai pas ma place. Je vais te laisser à tes hasards. Si jamais il te prenait l'originalité de vouloir te rappeler à mon bon souvenir, t'auras qu'à déplacer l'électroménager. L'hiver sera rude, je repasserai pour la révision de la chaudière à gaz. Fin mars.

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