3eme prix Adultes

Publié le par bourgeonsdeplumes

                                       LE FACTEUR D'ORVAL








Par tradition familiale, Gustin Lambert était entré dans l'administration des Postes une fois achevée sa période de conscrit. Bien avant lui, son père avait embrassé la carrière, tout comme son grand-père, grand blessé de Verdun, qui avait bénéficié, à l'époque, d'un emploi réservé aux gueules cassées. La sécurité de la fonction – ce qui n'était pas négligeable, dans un milieu paysan où les rentrées d'argent n'étaient pas régulières – comme le maigre prestige qui y était attaché avait beaucoup pesé dans son choix bien que ses penchants naturels l'eussent plutôt conduit au travail de la terre dont la plupart de ses voisins faisaient leur quotidien.
En cette période d'après-guerre, les jeunes provinciaux qui entraient aux PTT, ces lettres majuscules étaient brodées de laine rouge sur le revers de leur veston, débutaient déjà à Paris, la cité mythique où ils végétaient quelques années avant d'obtenir la possibilité de revenir chez eux. Ainsi avait fait Gustin, durant une décennie, dans le quartier populeux du faubourg Saint-Antoine. Il vivait alors dans un pauvre meublé appartenant à un ébéniste de la place, faisant lui-même sa popote et où, à vrai dire, il passait le plus clair de son temps.
Gustin n'était pas un noceur et tâchait d'économiser suffisamment pour pouvoir s'offrir, dès son retour chez lui, une vie plus agréable, à l'abri du besoin. De temps à autre, il s'accordait une séance de cinéma, mais ne fréquentait pas les bistrots, lieux de perdition où certains de ses collègues se retrouvaient et laissaient filer une grande partie de leur paye. Il n'avait cure qu'on le traitât de grippe-sou, et tenait bien droite la ligne de conduite qu'il s'était fixée, observant en cela les sages préceptes de ses parents lesquels ne passaient pas, eux non plus, pour des gens dépensiers.
Un beau jour, M. Martel, le receveur de l'arrondissement auquel il était affecté, le fit appeler à son retour de tournée. Comme il ne voyait pas son supérieur tous les jours, et que, souvent, ceux qui étaient convoqués avaient quelque chose à se voir reprocher, ce n'est pas sans une certaine appréhension qu'il pénétra, la casquette à la main, dans le grand bureau qui sentait bon la cire chaude et l'encre séchée.
Le sourire sur la face rubiconde de son chef le rasséréna quelque peu, puis il fut tout à fait détendu quand celui-ci lui annonça la nouvelle tant de fois espérée : il était inscrit au prochain mouvement de mutation et, dès l'automne, devait rejoindre Orval, le plus proche bureau de poste de la petite localité dont il était originaire.
Dire qu'il était heureux en cet instant était bien en deçà de la vérité ; il était intérieurement transporté par un immense bonheur, un de ces moments de grâce où le pire des mondes aurait des allures de paradis, cependant il n'était pas homme à extérioriser ses émotions. Pudique dans la joie comme il l'était habituellement dans ses soucis qu'il ne confiait à personne de son entourage, il accueillit donc l’annonce avec sa réserve coutumière et se cantonna à proférer un « merci » inaudible.
M. Martel se méprit ; lotois d'origine, il avait lui aussi été longtemps habité par le désir de rentrer au pays jusqu'à sa rencontre avec une banlieusarde, vissée à son boulevard périphérique comme une huître à son rocher, qui lui avait laissé entendre qu'elle n'avait nulle envie d'aller se perdre dans son trou ; alors il s'était fondu dans cette autre vie sans plus penser désormais au retour. Il était persuadé que, quand son vœu se réalise enfin après une très longue attente, il paraît soudain moins important qu'on ne le croyait au point de l'accueillir sans débordement. Tel devait être son facteur. Il raccompagna Gustin à la porte en lui tapotant amicalement l'épaule.
Les mois qui suivirent, celui-ci fut plus enjoué, plus disert aussi envers les commerçants et les artisans et il semblait avoir apprivoisé le temps au point d'accepter la tasse de café ou le ballon de rouge qui lui étaient offerts et que jusqu'alors il s'était toujours fait un devoir de refuser ; il fixait aussi tous les détails des monuments des rues qu'il longeait comme s'il voulait les incruster dans son cerveau afin de pouvoir s'en souvenir et en parler à ses voisins.
Le grand jour arriva de sa dernière matinée de travail ; devant la gentillesse de tous, il se surprit à regretter de devoir quitter un lieu qu'il avait transformé en exil sans se rendre compte qu'il s'était forgé des habitudes et que, sans se l'avouer, il y avait trouvé la quiétude. Les deux grosses malles de ses biens étant convoyées séparément, il gagna la gare d'Austerlitz dès le lendemain, libre comme l'air, puis monta dans son compartiment en direction d'Orval.


Dès son arrivée, il s'installa chez ses parents, dans sa maison natale, la dernière du village en direction de la forêt. C'était une longère, abritée du vent sur son arrière par une rangée de peupliers, qui donnait sur une vaste plaine plantée de céréales ; dans sa partie sud, anticipant sur le retour de leur fils, les vieux Lambert avaient aménagé un appartement coquet, séparé du leur afin que chacun puisse conserver son indépendance et agir à sa guise.
D'emblée, Gustin prit ses marques ; chaque matin il se rendait à vélo à la recette principale d'Orval, située à cinq kilomètres de son domicile puis après avoir opéré son tri partait pour sa tournée qu'il achevait vers quatre heures de l'après-midi selon un emploi du temps réglé comme du papier à musique. C'est vrai qu'il connaissait bien le pays pour l'avoir arpenté si souvent depuis sa prime jeunesse et aucun coude de sa route ne lui était étranger. Le soir, lorsqu'il revenait, il passait un moment dans le potager à arracher quelques herbes folles ou à bêcher un arpent puis il allait dîner avec les siens dans la salle à manger commune. Ce n'est qu'après qu'il se plongeait dans sa collection de timbres, entreprise l'année de ses treize ans, pour admirer notamment les merveilles produites par les pays de l'Afrique Équatoriale et de l'Afrique Occidentale.
La plupart d'entre eux, il les avaient quémandés aux usagers parisiens qui recevaient grâce à l'Aéropostale de nombreuses correspondances ; il s'était ainsi constitué un fonds assez riche qui pouvait rendre jaloux le plus chevronné des collectionneurs et qui lui permettait de voyager, en songes, dans toutes ces contrées lointaines où il ne se rendrait jamais.
Si elle meublait ses soirées, cette pratique ne pouvait être une fin en soi et n'empêchait nullement Gustin de s'interroger sur son avenir. Ses trente ans bien sonnés et la vieillesse de ses parents, quoique toujours alertes, lui promettaient une fin de vie solitaire dont il ne pouvait s'accommoder. Il n'était pas le seul dans les environs à être encore garçon à cet âge avancé – Émile Lauget, son ami d'enfance, Pierre Lachenal du hameau des Bories ou bien encore Paul Larue, le boulanger, étaient dans ce cas – cependant il n'envisageait pas de finir ainsi sa carrière et avait dans l'idée de trouver une compagne pour adoucir ses vieux jours.
Toute simple qu'elle était, cette envie se heurtait néanmoins à un obstacle de taille, c'est qu'il était bien trop casanier pour dénicher la perle rare et, surtout, il était bien trop timide pour entreprendre les démarches. Dans cette période d'après conflit où l'on regrettait l'absence de beaucoup de jeunes gens fauchés dans la force de l'âge, il y avait pourtant nombre de filles esseulées qui ne demandaient rien d'autre qu'à convoler, la plupart n'étant pas très regardantes sur le parti compte tenu de la rareté des prétendants.
Sa timidité, Gustin la portait comme un faix pesant ; elle se manifestait par le rougissement soudain de son visage quand la conversation commençait à prendre des accents lestes et par une moiteur des mains et de l'échine qui l'indisposait durablement. Il enviait Charreton, le fils du garagiste, une sorte de roquet maigre comme un hareng, mais dont le bagout légendaire lui assurait à tout coup de sortir d'un bal au bras d'une cavalière. Outre qu'il ne savait pas danser, Gustin ne pouvait tenir un propos de conquérant et finissait la soirée gros Jean comme devant, réintégrant ses pénates en proie au découragement.
Il en était là, lorsque dans les premiers jours d'avril vint s'installer à Aurignac, dans une belle maison isolée du bourg ayant appartenu à un regrattier, une accorte veuve de militaire venue s'adonner aux joies simples de la campagne afin de fuir les embarras de la grande ville. Ce n'était certes pas une jeunesse – dès l'abord Gustin considéra qu'elle devait avoir entre trente et quarante ans –, mais elle était de bonne constitution ; grande, bien dotée par la nature aux endroits que les hommes affectionnent, elle laissait une abondante chevelure blonde, ramenée en queue de cheval, se balancer sur ses fermes épaules. Son sourire était franc et dans le vert de ses yeux passait parfois un éclair coquin.
Quand il la vit pour la première fois, Gustin fut immédiatement sous le charme. Un de ses collègues, à Paris, lui avait dit un jour que la principale caractéristique du coup de foudre était de rendre idiot, et bien ce jour-là Gustin fut plus idiot qu'à l'ordinaire, ou plus ballot comme il consentit, au fond de lui, à se reconnaître. Soudainement épris, il se serait bien vu apporter son courrier tous les jours à la belle, cependant elle n'en recevait guère hors l'état de la pension de son mari dans les premiers jours du mois. Gustin était contrit de la situation d'autant qu'elle n'était pas revêche et goûtait franchement la plaisanterie. Venir chez elle une fois, voire deux, sans objet précis, simplement pour lui dire bonjour pouvait passer pour de de la courtoisie, mais, une lettre à la main, c'était en quelque sorte agir en service commandé et n'avait pas d'autre justification que la bonne marche du service public. Gustin se gratta la tête ; pour la voir plus souvent et essayer d'emballer son affaire sans toutefois se découvrir, il décida de lui écrire lui-même les plis qu'il lui amènerait, en prenant soin de ne pas les signer.


Gustin n'avait que son certificat d'études en poche, mais, à l'époque, cet examen sanctionnait de solides bases acquises sous la férule d'instituteurs sévères, ombrageux de leur apostolat et conscients du rôle éminent qu'ils jouaient dans la société. À leur contact, Gustin avait acquis une plume alerte et une orthographe irréprochable, ce qui était largement suffisant pour trousser une lettre d'amour.
Il choisit chez un libraire une rame de papier bleuté et les enveloppes correspondantes légèrement parfumées au jasmin et, dès le soir venu, commença à rédiger son compliment qu'il signa d'un énigmatique « votre admirateur ». Déposée dans une quelconque boîte d'Orval, Gustin retrouva le lendemain sa missive dans la masse du courrier à distribuer. À vrai dire, il se posa brièvement la question de l'opportunité de son action, mais, balayant tout scrupule, il la mit dans sa sacoche et partit vers son destin.
Quand il arriva chez la veuve Guichard sur le coup des onze heures, elle était occupée à arranger un parterre de tulipes près de son perron, un chapeau de paille sur le chef et fredonnant une de ces chansons dont on se souvient de la mélodie sans retrouver les paroles. Il lui tendit le billet en glissant d'un air détaché « Sans doute un amoureux! » et s'enfuit, plutôt qu'il ne partit, sans demander son reste.
Certes, il aurait bien aimé voir l'effet produit, mais il se savait trop émotif pour conserver son calme en une telle circonstance. Toute la journée il s'imagina ses réactions, de la plus outrée à la plus ravissante ; tantôt il la voyait déchirer la feuille en pestant, tantôt elle reniflait le papier en fermant les yeux avec un sourire béat de contentement.
Après avoir patienté quelques jours, il écrivit un nouveau message, plus enflammé celui-là, plus suggestif aussi dans la description des appâts supposés de la dame et à un vouvoiement trop distant il préféra le tutoiement de ceux qui se sont rapprochés. Il signa « ton admirateur ». Dans la mesure où elle avait déjà été destinataire d'un premier courrier, il se dit que, dès l'instant où elle apercevrait celui-ci, il pourrait se faire une idée de son état d'esprit. Il voulut la titiller en lançant «  Ah! Il pense bien à vous », mais la dame resta aussi hermétique qu'un coffre-fort et ne laissa rien paraître de ses pensées présentes. Il s'en alla donc, dubitatif.
Il continua son refrain adoptant un rythme d'un courrier toutes les semaines. Ce manège dura bien huit mois au cours desquels il s'évertua à magnifier la femme, piochant parfois, lorsqu'il était à court d'inspiration, dans les grands classiques de la littérature en adaptant cependant les phrases qu'il trouvait trop alambiquées notamment dans l'usage de l'imparfait du subjonctif dont il maitrisait mal la déclinaison finale auréolée de son accent circonflexe.
Quoi qu'il écrivît, et souvent il se montrait satisfait de sa prose, il n'entrevoyait nul transport chez la veuve à la réception de sa correspondance désormais hebdomadaire ni ne surprenait un éclat brillant dans ses yeux comme l'ont toujours les promises quand elles reçoivent des nouvelles de leur fiancé. Celle-ci cachait bien ses émotions ou pire, était totalement étrangère aux choses de l'amour. Pour l'avoir entendu dire par des hommes plus instruits que lui dans cette matière, Gustin pensait pourtant que les femmes étaient intuitives et savaient sonder l'âme masculine ; elles s'en amusaient d'ailleurs au point de jouer avec les sentiments qu'elles faisaient naître avant d'abandonner la partie selon leur bon vouloir. Madame Guichard devait être une exception et Gustin était malheureux d'avoir croisé sa route.


Désabusé, parvenu à un point douloureux où il se croyait incapable de susciter l'attention du sexe faible, Gustin avait décidé d'abandonner sa croisade et de mettre fin à sa romance épistolaire quand la veuve, à qui il apportait pour une fois un mandat, l'invita à pénétrer dans son intérieur pour être mieux à leur aise.
Il faisait encore chaud en cette fin d'automne au point que l'on se serait cru au mois d'août tant le soleil cuisait la peau et obligeait à gagner l'ombre. Gustin accepta la proposition de son hôtesse de goûter un blanc d'Alsace qu'elle conservait dans sa cave et qu'elle se proposait de déboucher.
Pendant son absence, il jeta un coup d'œil circulaire autour de la pièce où il se trouvait ; c'était une salle à manger de petites dimensions, meublée sommairement d'une table massive entourée de quelques chaises, d'un bahut au style indéterminé et d'une jardinière de fleurs déposée à même le sol sous la fenêtre ouvrant sur un jardin.
Dans un coin il aperçut une grosse comtoise dont le balancier immobile laissait penser qu'elle servait seulement d'ornement et, sur sa gauche, un vaisselier supportant divers bibelots de cuivre et une série de petites poupées représentant différentes régions françaises.
En regardant de plus près, il vit, adossées à une soupière en porcelaine, des enveloppes bleues qui ressemblaient étrangement à celles qu'il avait pris l'habitude d'expédier. Il dressa l'oreille pour vérifier que la veuve ne pouvait le surprendre puis tendit la main.
Il y en avait une trentaine, peut-être moins, mais cela correspondait à sa production ; d'ailleurs, il reconnut son écriture. Il s'agissait bien de ses lettres et une rapide inspection lui apprit qu'aucune d'entre elles n'avait été décachetée. Cela lui fit une drôle d'impression de constater que ses efforts avaient été inutiles et que l'occupante du lieu n'avait même pas consenti à prendre connaissance de ses écrits. Il lui avait ouvert son cœur, mais elle avait fermé la porte du sien.
Il n'eut pas le temps de se mortifier car il l'entendit revenir dans la cuisine, prendre deux verres au passage puis s'installer en face de lui et verser délicatement un breuvage dont il craignait de ne pas apprécier la saveur.
Malgré tout, il trinqua, mais ce geste, qu'il eut apprécié en d'autres temps, ne lui procura guère de satisfaction. Cependant, il voulait connaître la raison, car elle devait exister, de ce désintérêt. Avec le plus d'habileté dont il était capable, il amena la conversation sur le sujet.
— Je n'avais pas de lettre bleue à vous porter, aujourd'hui! Celui qui vous écrit doit bien vous apprécier pour le faire aussi régulièrement.
Elle n'eut pas ce geste de dédain qu'il nous arrive de faire en direction des choses négligeables, mais baissa la tête sans rien dire. Accroché à son idée afin de savoir le fin mot de l'histoire, Gustin allait relancer le débat quand il vit qu'elle pleurait. Pas des petites larmes de futile contrariété, mais de grosses perles qui tombaient maintenant sur la nappe brodée. Il y avait là de quoi le désemparer.
— Pardonnez-moi, chère madame, je ne voulais pas.... je ne savais pas que...
Il ne parvenait pas à trouver l'expression juste. À ce moment-là, elle redressa son visage et articula difficilement :
— C'est que... c'est que... je ne sais pas lire.
Gustin était interloqué. En baissant les yeux, il rencontra le récépissé du mandat qui se trouvait sous son coude et qu'il lui avait donné à signer sans vérifier le paraphe. Elle avait tracé une croix. Manifestement, elle ne savait pas écrire non plus.

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