Le blog de bourgeonsdeplumes

FAITES DEMI-TOUR DES

QUE POSSIBLE…

 

De Mélanie BARTH

 

Texte classé 3ème catégorie ADULTES 2014

 

 

 

 

J’ai trente ans et je respire pour la première fois.

Il pleut, les gouttes qui s’écrasent sur le pare-brise de ma voiture font un boucan d’enfer, je sors lentement du véhicule et je m’avance vers le port. Mes jambes tremblent. La pluie coule sur mon visage se mélangeant ainsi aux larmes.

Le voilà. Il descend de son voilier et s’avance vers moi.

 

Je m’appelle Clara et comme de nombreuses personnes, je suis ce qu’il convient d’appeler une « fille de divorcés ». Jusque-là rien d’exceptionnel.

D’autant plus que j’ai l’impression de faire partie de cette catégorie un peu par erreur. Pour moi, les « enfants de divorcés » sont des enfants qui ont souffert de la situation, or je n’ai jamais souffert du divorce de mes parents ; ces deux-là s’étant séparés lorsque j’avais deux ans, je n’ai aucun souvenir d’une quelconque vie de famille.

Par conséquent, je n’ai jamais éprouvé le moindre manque lié cette vie d’avant, à la vie de famille. On ne peut pas avoir la nostalgie de ce que l’on n’a pas connu.

Lorsque j’étais à l’école primaire, dans un petit village, je me souviens avoir été la seule élève qui ne vivait pas avec son papa. Quand j’y repense, j’entends la chanson « Le téléphone pleure » avec ses fameuses paroles « Oh oui ! Mais comme maman travaille, c’est la voisine qui m’emmène à l’école. Il n’y a qu’une signature sur mon carnet, les autres ont celle de leur papa. Pas moi ». Pour le cliché, on ne peut mieux !

 

Enfin, tout cela pour dire que je n’ai pas souffert de la séparation de mes parents et je pensais que cet état de fait n’allait en rien déterminer l’adulte que j’allais devenir.

Et tout allait bien jusqu’à ce matin de juillet. Je menais une petite vie tranquille : je vis dans un superbe appartement parisien, j’ai un travail qui m’apporte beaucoup de satisfaction, je suis l’heureuse propriétaire d’une librairie à Montmartre, rue des Abbesses, j’ai des amis, un amoureux et un vélo ! Que vouloir de plus ? Certes, on veut toujours avoir le dernier smartphone à la mode, une taille de guêpe, un compte en banque plus garni et pourquoi pas un château en Espagne. C’est bien un château en Espagne, non ? Objectivement, j’avais tout pour être heureuse, pourtant ce matin-là il m’est arrivé quelque chose d’étrange, d’inexplicable. Une angoisse violente s’est emparée de moi, je n’arrivais plus à respirer, ma tête allait exploser, j’ai eu envie de tout casser autour de moi. En quelques minutes j’étais devenue folle, tarée, complétement tarée, folle à lier, oui voilà c’était l’internement d’office qui me pendait au nez ! Ce mal-être soudain et intensément cruel a failli me faire commettre l’irréparable et ces idées qui ont traversées mon esprit sans y avoir été invitées m’ont fait peur. Puisque je n’envisageais aucune issue heureuse, je pris quelques cachets qui me firent dormir une bonne partie de la journée.

Après une journée et une nuit plus que tourmentée, un bruit agaçant et répétitif m’a sorti brutalement de mon sommeil. C’était mon réveil dont le cadran affichait six heures trente. J’ai ouvert un œil, puis le deuxième ; je regardais autour de moi, j’étais dans ma chambre, enveloppée dans mes draps. Tout me semblait normal : j’étais en vie et chez moi, dans mon appartement, pas dans un asile de fous.

Après une douche plus longue et plus intense que d’habitude, la sensation de l’eau qui coulait sur mon corps me remplit d’un bien être nouveau, je me sentais bien. L’incident de la veille était sans aucun doute dû à la fatigue, à la tourmente et au rythme de vie parisienne. Les prochaines vacances seraient donc les bienvenues.

 

Les jours passent et rien n’a changé : les habitués de la ligne 12 ont toujours la mine aussi défaite, seuls les touristes sourient dans le métro, la situation économique du pays ne s’arrange guère, Johnny remplira le stade de France cet été et la Tour Eiffel est toujours aussi belle.

Rien n’a changé, sauf moi. Et ce changement commençait à me gagner depuis le jour où je m’étais laissée envahir par cette angoisse extrême. J’avais changé, pas physiquement bien sûr, mais intérieurement. Quelque chose s’était brisé en moi. Jusqu’à ce jour je m’étais toujours montrée très courtoise, désormais je dois faire des efforts pour paraître aimable. Avant j’étais très sociable, maintenant parler aux gens me demande un effort quasi surnaturel. Hier encore, j’aimais courir au jardin du Luxembourg. A présent, je suis une adepte du canapé ! Il m’a fallu des semaines pour comprendre que je perdais le contrôle de ma vie. Je me sentais constamment seule. Lors de repas de famille, de soirées entre amis, j’étais seule. Lorsque j’allais au cinéma, au musée, au restaurant avec Lucas j’étais seule. Lorsqu’il me faisait l’amour je l’étais plus encore.

Alors j’ai décidé de partir quelques jours au bord de la mer. Il m’a fallu beaucoup de courage et de maîtrise pour oser prendre la route, le voyage fut pénible et j’ai dû faire de nombreux arrêts. Les angoisses ne me quittaient pas.

J’avais réservé une chambre au Dormy House d’Etretat, c’était la première fois que j’y venais. Enfin non, cela devait être la deuxième fois car mon album d’enfance contient une photo d’une petite fille au sourire malicieux entourée d’un homme et d’une femme posant pour la postérité devant l’Aiguille creuse.

Et pourtant le fait d’être là ne ravivait aucun souvenir. J’avais décidé de profiter de ces quelques jours loin de tout pour me reposer et repartir du bon pied, reprendre ma vie là où je l’avais laissée.

Les jours passent, la vie en vacances est plaisante : pas besoin de programmer de réveil, il suffit de se laisser caresser par la douceur des rayons du soleil. Les tâches ménagères sont inexistantes, une dame que vous ne connaissez pas fait votre lit et s’occupe de votre petit confort comme s’il s’agissait de votre propre mère. Redécouvrir la puissance de la nature est un pur cadeau de la vie, s’émerveiller du bruit des vagues qui s’échouent contre les roches est une sensation réellement unique.

Une après-midi, alors que je marche sur le front de mer, une sensation atroce m’envahit, presque aussi violente que la dernière fois : je suis ravagée par une tempête, une tornade et j’ai envie de crier, d’hurler... Cela dure quelques secondes, quelques minutes tout au plus, je n’en sais rien, il m’est impossible d’avoir la moindre notion du temps.

Et soudain, c’est une évidence, la vérité éclate enfin tel un tiroir trop encombré qui s’ouvre subitement et dont le contenu, longtemps caché, m’explose à la figure: je suis prisonnière ! Non, non, pas une prisonnière qu’on jette au bagne pour avoir commis je ne sais quel méfait.

Non. Rien de tout cela. Je suis prisonnière de moi-même. De mon éducation, de mon environnement, de mon héritage génétique, de mon entourage. J’étais devenue l’ombre de moi-même et je m’en rends compte ce jour-là, cette après-midi, sur la plage d’Etretat. Je m’assieds sur un banc, j’inspire profondément mais l’air ne parvient pas jusqu’à mes poumons. Je serre fort un galet dans ma main gauche. Je serre tellement fort que je sens mon cœur battre dans le galet. Aussitôt s’entrechoquent des images devant mes yeux : la mer était devenue un écran sur lequel étaient projetées les images de ma vie. J’ai toujours pensé que l’on voyait défiler sa vie quand l’heure fatidique était venue. Et pourtant, je n’étais pas en train de mourir. Ces souvenirs, ces moments passés m’ont amenée à un constat : j’ai toujours fait ce que l’on attendait de moi, je suis restée une petite fille obéissante qui n’ose pas s’affirmer. Je suis une petite fille dans un monde de grands. Pourquoi avoir accepté quinze ans de solfège et de violon sans la moindre résistance alors que je rêvais de monter à cheval ? Pourquoi avoir fait un bac scientifique alors que je rêvais d’études littéraires ? Pourquoi avoir suivi des études d’infirmière ? Ah oui ! Parce qu’il y a des débouchés !

 

Voilà, j’ai toujours fait ce qu’il fallait faire. Mais pourquoi ? Parce que je voulais attirer l’attention de ma mère. Attirer son attention pour gagner son affection. Voilà ce que je cherchais. Mais un enfant doit-il agir de la sorte pour ressentir l’amour des adultes à son égard ?

Je ne m’étais jamais rendue compte que tant d’affection me manquait, notamment celle d’un homme, d’un père. J’étais persuadée de ne pas pâtir de l’absence d’un père, cela ne m’avait jamais effleuré l’esprit.

Pas même lorsque je me suis sentie attirée par un homme plus âgé.

Lors de mes études à l’école d’infirmière, je n’avais d’yeux que pour mon professeur de biologie fondamentale. Mes amies se moquaient de moi et pourtant cet homme m’attirait. Le simple fait de le voir entrer dans l’amphithéâtre suffisait à mon bonheur, je n’avais pas envie de le séduire, je voulais juste le voir, lui parler, rien de plus.

Je n’expliquais pas cette attirance. Après trois années de formation, je me suis aperçue que cette attirance était réciproque, que notre relation dépassait le cadre scolaire. Ainsi, lors de ma dernière année d’étude, nous parlions souvent après la fin des cours. Nous parlions de tout, de rien, de choses totalement insignifiantes et puis de sujets plus personnels, plus intimes. D’un chocolat chaud partagé devant le distributeur automatique de l’école à un repas dans un restaurant chic, une complicité s’était installée entre nous deux. Nous échangions beaucoup par écrit au terme mes études ; ces lettres étaient d’une douceur appréciable, jamais une allusion déplacée et pourtant il aurait suffi de presque rien pour que les choses aillent plus loin, ou ne dérapent, je ne sais pas quel est le terme adéquat dans ce genre de situation.

Un soir d’été, après avoir dîné, nous avons marché sur les quais de Seine. C’était une belle soirée d’été, la rumeur de Paris s’apparentait à une danse langoureuse.       J’aurai voulu que le temps s’arrête pour pouvoir rester à ses côtés pour toujours.

 

A proximité de l’Ile Saint Louis, il me dit :

- Clara, je pourrais être votre père, mais je me sens bien avec vous.

Cependant, une relation sérieuse n’aurait aucun avenir. Absolument aucun. Je n’ai qu’une chose à vous proposer : une parenthèse.

-  Une parenthèse ?

-  Oui, 55 jours, 55 nuits en mer. Nous partirons à bord de mon voilier, sans

destination précise et nous vivrons ce que nous aurons à vivre. Si vous le

voulez.

-  Et ensuite ?

-  Ensuite la vie et le quotidien reprendront leurs droits. Vous trouverez un poste ici ou ailleurs et vous construirez votre vie. -         Mais, je...

-  Ne me donnez pas votre réponse ce soir, rentrez chez vous, pensez-y. Sachez que je pars le 30 août, du port de Saint Malo. Je pars chaque année à la même date, vous savez, avec l’âge on a ses habitudes.

Il s’est approché de moi, a déposé un baiser sur mon front et s’en est allé, me laissant plantée là, en pleine nuit, sur les berges. J’ai marché un moment afin de reprendre mes esprits. Je n’ai pas eu besoin de la nuit pour réfléchir.

Je n’aurais pas pu justifier une telle absence auprès de ma mère et puis lui mentir me paraissait bien trop risqué. Comment expliquer ma présence sur un voilier en pleine mer s’il arrivait quelque chose ? Et puis, je ne voulais pas être une femme de 55 jours, 55 nuits.

A 25 ans, on veut être la femme de toute une vie, sinon rien. Alors c’est décidé, ce ne sera rien. En rentrant chez moi, j’ai effacé son numéro de mon téléphone portable, déchiré ses lettres. Le 30 août, je suis sortie avec des copines et nous avons écumé les endroits les plus branchés de la capitale ; une soirée minable dont je ne me souviens guère, si ce n’est d’un mal de tête épouvantable le lendemain.

Et la vie a continué, j’ai changé de voie, j’ai quitté mon métier d’infirmière qui ne me convenait guère. Comment exercer ce métier si ce n’est par vocation ? Mes économies et un héritage m’ont permis d’acquérir une librairie. J’ai mis tout mon cœur, toute mon âme dans la reprise de cette affaire.

J’ai eu des amis, des amants mais je ne me suis attachée à aucun d’eux. Il était évident que je cherchais le père dans chacun de ces hommes, une présence masculine douce et protectrice. Je cherchais mon père mais je ne le savais pas. Je voulais brûler les étapes, trouver le grand amour tout de suite. Mais pouvais- je m’épanouir aux côtés d’un homme alors qu’il m’avait tant manqué celui que l’on appelle « Papa » ? Je n’ai jamais appelé personne ainsi.

Il n’y avait qu’un seul être qui réunissait ces deux entités, l’Homme et le Père, et je l’avais laissé filé, il avait pris le large sans moi. Il m’avait offert un cadeau inestimable et je ne m’en étais pas rendue compte. Cette parenthèse m’aurait permis d’avancer dans ma vie de jeune fille, de femme.

Aujourd’hui, assise sur un banc, à Etretat, je regrette amèrement de ne pas avoir vécu cette aventure. Qu’avais-je à craindre de cet homme ? Rien. Je craignais tout de moi, des autres. Aujourd’hui, je donnerais tout pour le revoir, rien qu’une fois.

Aujourd’hui ? Mais quel jour sommes-nous ? Ah ! Oh... Nous sommes le 29 août.

J’ai rassemblé mes affaires et les ai jetées dans mon sac, j’ai réglé la facture du Dormy House, j’ai fait le plein d’essence et j’ai roulé sans m’arrêter. Les kilomètres défilaient et plus je m’approchais de lui, plus je m’éloignais d’une vie qui n’était plus la mienne.

Oui, je me sentais bien, à tel point que je n’ai pas prêté un seul instant attention à la petite voix du GPS qui m’indiquait sans cesse : « faites demi-tour dès que possible ».

Je suis arrivée à Saint Malo sous une pluie torrentielle, je suis sortie de la voiture, je ne savais pas par où aller, j’ai choisi de partir du côté gauche, le cœur ne se trompe jamais.

La pluie coule sur mon visage se mélangeant ainsi aux larmes. Le voilà. Il descend de son voilier et s’avance vers moi.

Je me suis jetée dans ses bras. Nous étions tous deux trempés jusqu’aux os. Il m’a serré fort contre lui, a passé sa main sur mon visage et a murmuré à mon oreille :

-  Vous avez du retard.

 

Lun 10 mar 2014 1 commentaire
ben dit donc ma M G B tu a loupé ta vocation j'ai trouvé ça très bien écrit comme j'aime lire ,quelque fois peut etre un peu autobiographique ...et je pense que ça t'as fais du bien .
bravo pour cette essaie .
PS ne t'arrete pas en chemin continue
schwindling - le 15/03/2014 à 16h57